| le mythe |  |
Derrière le succès se profile aussi l’histoire du design finlandais. Dans un premier temps s’édifia le mythe du design finlandais, qui donna naissance à la réputation internationale de notre design, laquelle est toujours aujourd’hui à la base du succès du Design Finlandais.
Le mythe du design finlandais fut principalement créé dans les années 1950. Il se basait sur le national-romantisme de la charnière du XIXème et du XXème siècle, qui, aux côtés de l’architecture et des arts picturaux, avait élevé tout aussi bien les arts décoratifs au rang d’art faisant partie prenante d’une culture créative. A la fin du XIXème siècle avait aussi débuté une action cohérente de soutien aux arts décoratifs et à l’artisanat, qui conduit à la création en 1875 de l’Association des Arts Décoratifs Finlandais dont la mission était de gérer ce qu’on appelait l’école du dimanche, et de promouvoir les arts manuels au sein de l’industrie. L’association réunit également d’importantes collections d’œuvres d’arts décoratifs destinées à appuyer l’enseignement. Peu à peu, cette école devint l’établissement d’enseignement majeur dans son domaine et fut à l’origine de la formation d’un certain nombre de designers talentueux, qui entamèrent leur activité surtout dans la Finlande de l’après-Seconde Guerre Mondiale. Parmi ces créateurs ayant atteint une réputation internationale figuraient notamment Tapio Wirkkala, Timo Sarpaneva, Kaj Franck, Ilmari Tapiovaara, Vuokko Nurmesniemi et Antti Nurmesniemi.
Après la guerre, la Finlande avait besoin d’une identité nouvelle et moderne, sachant qu’un grand nombre de personnes quittaient alors la campagne pour venir s’installer dans les villes, que les structures de l’activité économique et de l’industrie étaient en voie de renouvellement et que le climat de la politique internationale avait changé. De concert avec l’industrie, les designers répondirent au défi de l’époque et entreprirent de bâtir un quotidien nouveau et moderne, ainsi qu’une image internationale de la Finlande.
L’Association des Arts Décoratifs conçut entre autres le pavillon finlandais pour les fameuses triennales de Milan dans les années 1950 et 1960. Ces expositions triennales firent rapidement connaître le design finlandais, et tout particulièrement ses figures de proue qu’étaient Wirkkala, Sarpaneva et Franck. Cette période vit l’émergence de grands classiques du design, produits qui sont encore fabriqués aujourd’hui, 50 ans plus tard, et font toujours l’objet d’une demande.
Avant cette réussite de la Finlande aux triennales, Alvar Aalto avait dessiné à partir des années 1930 une série de meubles innovants de même que des objets en verre d’un type nouveau, qui attirèrent eux aussi l’attention internationale. Les plus connus de ces objets sont le tabouret No. 60 à trois pieds, créé en 1933, ainsi que le vase Aalto de 1936. Fondée en 1935 pour commercialiser ces articles, la société Artek a été pionnière en matière d’aménagement de la maison moderne. L’objectif d’Artek était d’apporter au sein des intérieurs domestiques une esthétique de tous les jours, grâce à des meubles et objets modernes et correspondant au nouveau mode de vie. Un souffle international se percevait fortement autant dans les produits eux-mêmes que dans la conception des magasins et de l’espace au sein des entreprises. Citons comme personnalité influente dans ce domaine entre autres Maire Gullichsen, qui avait également commandé à Alvar Aalto les plans de sa maison, baptisée Villa Mairea (1939).
Les mythes tirent leur origine de récits faisant souvent l’objet de variantes au gré des besoins qui se font sentir. C’est ainsi que le mythe du design finlandais prit racine à partir des aménagements intérieurs d’esprit nationaliste d’Eliel Saarinen, ainsi que des meubles fonctionnels d’Alvar Aalto, pour s’étendre ensuite aux créations de Wirkkala, d’un esprit en partie plus romantique qu’Aalto, et de là jusqu’aux sculptures de Sarpaneva. L’histoire de la lutte d’un petit pays nordique, pris en tenaille entre les forces de la Nature et l’Histoire, servit de terreau à la commercialisation du design à partir d’éléments mythiques : la neige, la glace, les forêts et les lacs, la luminosité de l’été et le sisu, trait de caractère finlandais s’apparentant à une ténacité acharnée, étaient la source d’inspiration des designers. Dans les années 1950 et 1960, l’identité nationale finlandaise a été très largement forgée sur un plan international par le biais du design, de l’architecture et de la musique. L’imagerie mentale à laquelle ces éléments ont donné naissance a permis à la Finlande de s’affirmer entre l’Est et l’Ouest et de se créer son identité propre : par leur originalité, les arts décoratifs finlandais accédèrent au rang de produit d’exportation, y compris dans le mental collectif, et dès lors le mythe du Design Finlandais était prêt.
| La réputation |  |
On perçoit souvent le mythe du design finlandais comme l’histoire tout à la fois isolée et épique d’un seul créateur. En réalité, nombreux étaient les designers talentueux œuvrant dans des domaines différents à avoir contribué à construire la Finlande moderne dans les années 50 et 60. Les aspects pratiques, la prise en compte de la vie quotidienne, la sobriété des matières et des techniques ainsi que les orientations innovantes et imaginatives en matière de design étaient dans les arts décoratifs une réalité partagée et le terreau de valeurs communes.
Le verre, la céramique, les meubles, les textiles et les vêtements ont été confrontés à une révolution de fond et ont trouvé une expression qui se rattachait à la nouvelle manière de vivre des gens, tout en venant appuyer celle-ci. On assista entre autres à la naissance de la chaise Domus (1946), du service de table Kilta (à partir de 1957), de la poêle Antti (1957), des meubles Muurame (à partir de 1955), des ciseaux Fiskars (années 1960), des jupes Marimekko (à partir de 1951) et des maillots de corps de ce même fabricant (à partir de 1968) : autant de produits qui se sont inscrits dans l’air du temps et qui correspondaient aux besoins nouveaux des consommateurs. Le design apportait son appui à l’évolution de la société sur différents plans : celui de l’égalité des femmes, de la migration des populations vers les centres urbains, des formes nouvelles de la vie moderne. Citons comme élément fondateur le plus important de la forme nouvelle l’idée de modularité, laquelle désignait en pratique des solutions personnalisées assemblées à partir d’éléments, qu’il s’agisse des arts de la table, de l’habillement ou de l’aménagement de la maison. Les éléments se déclinaient sur un mode simple et intemporel qui leur permettait de servir longtemps, tout en allant souvent de pair avec des choix de coloris permettant de varier les combinaisons. En associant formes et couleurs, on obtenait des produits complets personnalisés qui correspondaient à des besoins et situations différents. Cette idée directrice a ensuite trouvé son prolongement jusque dans les années 2000 : par exemple, les étuis amovibles des téléphones mobiles Nokia appliquent cette même idée de base. Conjointement au mythe du design finlandais naquit également dans les années 1950 un autre mythe puissant, le Design Scandinave, lequel recouvrait l’ensemble des arts décoratifs modernes des pays nordiques (Finlande, Suède, Danemark). Ce concept fut mis délibérément au point à l’aide d’expositions internationales itinérantes organisées sous l’égide de l’Association des Arts Décoratifs. La plus importante des ces expositions, intitulée Design in Scandinavia, fit le tour des Etats-Unis entre 1954 et 1957, et elle fut vue par plus d’un million de visiteurs : aussi le Design Scandinave est-il toujours aujourd’hui une marque de référence forte et connue sur le plan international.
| Le succès |  |
Le design était considéré dans les années 70 et 80 comme une ressource importante sur le plan national. Notamment, en 1978, le Musée des Arts Décoratifs ouvrit au terme d’une longue attente dans de nouveaux locaux à Helsinki. Afin de soutenir la promotion du design sur le plan international, la revue Form Function Finland fut fondée en 1980, qui en tant que journal rédigé en anglais touche à l’heure actuelle plus de 70 pays. En 1989 fut créé le Design Forum Finland, destiné à assurer la promotion du design, en particulier auprès des entreprises. Actuellement, le Design Forum Finland est géré par l’Association des Arts Décoratifs et dispose de son propre espace d’exposition et de vente en plein centre d’Helsinki. Quant au Musée des Arts Décoratifs, il a changé de nom en 2002 pour s’appeler désormais Musée du Design.
La réputation du design finlandais a également aidé de jeunes designers à acquérir une dimension internationale. L’Ecole Supérieure des Arts Décoratifs s’est élevée en Europe au rang de l’une des écoles pilote dans son domaine, et a de ce fait apporté une forte contribution à cette évolution internationale. Le Design Forum Finland a lui aussi, de son côté, fait connaître le travail de jeunes designers par le biais d’expositions et de prix, aussi bien en Finlande qu’à l’étranger. Le succès découle de la réputation, et à la base de cette réputation se trouve toujours une activité déjà existante, ainsi que des produits et des actions réels. La réputation est alors génératrice de confiance, laquelle à son tour apporte le succès à l’activité de l’entreprise. Même si le mythe du design finlandais appartient à l’histoire, la réputation du design a reçu l’appui d’un nouvel allié : la haute technologie. Pays leader en matière d’informatique, la Finlande dispose d’une industrie qui a su opportunément associer un design de haut niveau aux technologies de pointe, ceci ayant à son tour eu pour effet de donner naissance à des réussites à l’échelle internationale. Le succès du design finlandais à la fin des années 1990, succès qui s’est poursuivi au-delà de l’an 2000, a impliqué que les entreprises investissent fortement dans l’affirmation de leur savoir-faire et de leur image de marque, et que les pouvoirs publics leur apportent leur soutien. En l’an 2000 fut publié le programme Design 2005 ! dont l’objectif est de développer en particulier la formation et l’activité de recherche en matière de design, ainsi que d’aider les bureaux d’études à s’ouvrir à l’international. Le but du programme est également d’inciter un nombre croissant de PME à faire appel de façon globale au design dans leur activité. Conséquence de ce programme, le fonds mixte finlandais d’investissement en technologies de pointe (TEKES) a publié son premier programme technologique à destination du design industriel. Les trois points forts de l’industrie finlandaise, à savoir la forêt, les métaux et l’électronique, ont accru rapidement le rôle et la part du design industriel au sein du champ d’action du design. Design management et analyste de tendance sont de nouveaux concepts qui se sont greffés durablement sur l’industrie. L’électronique de pointe et ses différentes applications en matière d’électronique de consommation ont mobilisé les designers : ceci a eu pour effet de donner naissance à une série de marques connues, qui associent à la technologie la facilité d’utilisation, la fiabilité, la qualité, ainsi qu’un design répondant à des critères exigeants, comme c’est le cas par exemple pour Nokia, Oras, ou Suunto. Parmi les domaines traditionnels des arts décoratifs, l’industrie de l’habillement s’est au cours des dernières années orienté de plus en plus vers un recours au design. Ril’s (marque créée par la styliste Ritva-Liisa Pohjalainen), la Collection Ritva Falla chez Marimekko, ainsi qu’Andiata sont des collections conçues par des stylistes finlandais à l’usage des femmes de plus ou moins 40 ans ; les stylistes de mode tels que Paola Suhonen et sa ligne de vêtements IvanaHelsinki ont également accru l’intérêt des jeunes pour le prêt-à-porter finlandais. Iittala a mis au point un concept nouveau de développement et de commercialisation des produits destiné à toucher en particulier les jeunes consommateurs et les marchés internationaux. Certains designers étrangers développent aujourd’hui eux aussi des produits Iittala, tandis que Fiskars a conçu à partir des années 80 une série d’outils de jardinage ayant fait l’objet de distinctions dans le cadre de concours, et dont la gamme est régulièrement complétée par de nouveaux ustensiles.
| L’avenir |  |
De son côté, Marimekko a opéré ces dernières années un retour en force dans le domaine de l’aménagement de la maison, en produisant des séries entières d’articles à partir des tissus résistants dont Maija Isola avait été la créatrice dans les années 60. Dans le domaine du mobilier, le design n’a pas atteint un développement comparable à celui de l’électronique, mais les solides marques de fabrique que sont Avarte, Martela et Muurame, ainsi que les nouveaux venus Inno, Mobel Original Design et Vivero ont constamment réactualisé leurs collections afin d’en maintenir la compétitivité.
Le rôle de l’artisanat est demeuré vigoureux au cours de la dernière décennie. La communauté artisanale de Fiskars, qui exerce ses activités sur le site de l’ancienne manufacture historique de Fiskars, a attiré des dizaines d’artisans. Des expositions collectives estivales ont éveillé l’intérêt du public et entretenu la demande pour les produits artisanaux. Une étude publiée par le fonds national finlandais pour la recherche et le développement (SITRA) s’intitulant Un Avenir fait main révèle que l’artisanat occupe une place grandissante aussi bien en tant que secteur créateur d’emplois que du point de vue des consommateurs : ceux-ci recherchent à travers les produits faits main un caractère unique, un mode de vie, ou encore un moyen d’affirmer soit un particularisme local, soit leur personnalité. L’industrie, elle aussi, éprouve plus d’intérêt que par le passé à l’idée de faire appel à des artisans dans le processus de développement et de finition des produits.
La pérennité du succès du design finlandais se trouve dans la formation ainsi que dans les jeunes designers. Ces jeunes designers ont depuis les années 1980 et à la suite de Stefan Lindfors apporté un grand souffle nouveau au secteur : les expérimentations faisant appel à des matériaux nouveaux, les concepts d’habitat novateurs et un nouveau mode de vie ont pris eux aussi tournure nouvelle au stade de la réalisation des concepts. Le groupe Snowcrash créé à la fin des années 1990 a été l’illustration d’une conception dépourvue de préjugés et s’inscrivant dans l’esprit du temps : ce groupe de jeunes designers a été révélé à l’occasion de la Foire internationale du meuble de Milan, accédant avec ses produits à une reconnaissance sur le plan mondial. Il est à noter qu’une partie de ces jeunes créateurs a eu l’occasion de travailler dans le cadre de l’industrie, comme c’est le cas pour Harri Koskinen chez Iittala. Différents prix et concours ont pour objet de soutenir le développement du design et de médiatiser des produits de haut niveau. Le prix Fennia Prize est le concours de stylisme le plus important de Finlande. Son premier prix est d’un montant de 25.000 euros, et cette manifestation a lieu tous les deux ans. Ce concours a affermi ses positions en dix ans, tout en révélant des réussites portant sur les secteurs de production les plus variés. En 2003, le prix Fennia Prize a été remporté par le bureau d’études Rukka/L-Fashion Group avec sa combinaison de moto, dont la conception est l’œuvre de Jasmine Julin-Aro, en coopération avec une équipe de designers. L’autre récompense importante, décernée annuellement, est le prix de stylisme Kaj Franck, qui est attribué à un designer émérite pour l’ensemble de sa carrière. Quant à l’association des designers finlandais Ornamo, elle distribue tous les ans des prix à des designers de toutes disciplines, tandis que l’association finlandaise des graphistes Grafia organise une fois par an une manifestation présentant un panorama des meilleures productions de son secteur sous le nom des « Tops de l’Année ». Le design a une portée à la fois culturelle et économique. Sa dimension culturelle contribue à créer une identité nationale, de même que l’identité individuelle. Le design porte aussi en lui une part de notre mémoire et de notre histoire : ainsi, les tissus aux coloris gais de Marimekko ont-ils accompagné la jeunesse de plus d’une personne, tandis que la génération précédente se souvient des repas estampillés Kilta ; quant aux jeunes d’aujourd’hui, les téléphones mobiles Nokia sont pour eux des instruments de travail de tous les jours. Plus généralement, la Finlande est connue de par le monde du fait de quelques références : Alvar Aalto, Jean Sibelius, de même que le design finlandais, à quoi s’ajoute aujourd’hui Nokia. Les images mentales, les récits, les mythes et la réputation tiennent leur place au sein de la concurrence globale. Tous ces éléments constituent l’image forte que l’on se fait du savoir-faire et d’une longue tradition ; ils reflètent également l’authenticité et l’originalité, caractéristiques qui servent à renforcer les exportations de produits finlandais. La dimension économique du design se nourrit quant à elle de la vigueur de la dimension culturelle de celui-ci ; en dernier ressort, la vigueur culturelle est générée par une création imaginative, et se trouve par conséquent entre les mains d’un designer talentueux. A l’heure actuelle, on trouvera le plus souvent derrière le produit une équipe de professionnels compétents, spécialisés dans leur domaine, et c’est précisément leur vision et leurs aptitudes qui sont en train de forger le succès du design de demain.
Le succès, quant à lui, renferme la confiance, et cette confiance ne peut se construire que par le biais de la réalité et des actions. Ainsi, les produits industriels finlandais, et les actions qui s’ensuivent, engendrent la confiance internationale, laquelle est l’élément moteur du succès des entreprises. Quant au design finlandais, il entre pour partie dans cet ensemble que constitue le savoir-faire, la confiance et le succès ; il en est l’un des éléments, certes, mais considérable, ne serait-ce qu’en raison du mythe puissant dont il est issu.
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