| Parcours créatif |  |
Matali Crasset : Initialement, je suivais des études de marketing et nous avons travaillé sur un projet de lancement de parfum qui nécessitait de dessiner le flacon et le packaging. J’ai réalisé que c’était cette partie là que les gens prenaient en main, et ce qui m’intéressait c’était d’être au bout du parcours créatif, de transformer des données en matière. Je me suis donc réorientée et j’ai rejoint Ecole Nationale Supérieure de Création Industrielle. Aujourd’hui les jeunes designers vont réaliser une image et pensent que c’est un produit, mais il y a une énorme différence, il y a cette idée d’apprentissage dans le métier qu’on a un peu tendance à oublier…Quand je suis sortie de l’école, j’ai eu cinq ans d’apprentissage et j’ai travaillé pendant six ans avec d’autres personnes, et c’est essentiel d’avoir des échanges et une curiosité constante car dans le design, les connaissances changent et les angles de vue aussi.
Info-finlande: Alvar Aalto était un moderniste de son temps, qu'est-ce que le modernisme aujourd'hui?
Ce qui m’intéresse chez Alvar Aalto, c’est surtout - à travers son mobilier- l’intimité qu’il a su créer avec le bois, comme Braueur avec le métal.
Aalto fait parler le matériau et lui donne un potentiel que l’on ne voit pas à priori.
Une des clés de la modernité, c’est d’arriver à faire en sorte que le matériau s’exprime de manière homogène, en créant une symbiose entre la matière et la fonction, l’esthétique est quelque chose qui découle de cette harmonie.
Quelle est le rôle de matériau dans le design ?
Il y a deux approches, certains designers ont pris le parti de rentrer par la matière tel que le faisait Aalto avec le bois, mais avec l’arrivée de nouvelles matières comme le plastique on peut complètement travailler à l’envers. C'est-à-dire à partir d’un cahier des charges et créer la matière en fonction des besoins et des contraintes. Le bois a évolué mais on a du mal à obtenir la flexibilité du plastique qui permet de prendre en compte les caractéristiques fonctionnelles : on veut que ce soit respirant, structurel … et au fur et à mesure on crée sa matière.
Comment définissez-vous la frontière entre la liberté de création et les contraintes données par le fabriquant?
J'aime bien avoir des contraintes. Un client qui peut définir ce qu'il veut et ne veut pas est en fait une condition pour la création...
J'adore des contraintes. Une fois fait le tour des contraintes, on peut les utiliser. Sans les contraintes on travaille dans le noir. Un client qui peut définir ce qu'il veut et ne veut pas est en fait une condition pour la création...
On peut prendre plaisir avec des tout petits projets aussi. Je me souviens qu'un jour on avait travaillé, chez Thomson, sur un walkman. On n'avait pas de liberté - quand on est à l'école, on fait toujours des objets de toutes pièces, mais quand il y a des "relookings" à faire, on intervient partiellement...la liberté est limitée.
Le mécanisme étant donné, on ne pouvait changer que la trappe qui s'ouvre. On nous avait demandé de travailler sur la compacité. Quant on le regardait, le truc était vraiment bas de gamme, il n'y avait rien de compact. J'ai choisi d'en faire un petit personnage, avec deux yeux, qui correspondaient aux deux axes de la cassette, donc l'inverse, parce que c'est acheté principalement par les ados, et que cela faisait du sens par rapport cela.
Quel regard portez vous sur la création contemporaine d'aujourd'hui ? Quels problèmes?
Aujourd’hui on doit prendre en compte les outils de production et la distribution.
D’ailleurs on peut constater un décalage entre la création et la distribution, on est en train de faire éclore des projets contemporains, et la distribution surtout pour le mobilier est restée sur des modèles des décennies précédentes. // Je vois beaucoup des prototypes des jeunes designers, mais ils ne sont pas fabriqués. Les meubles, par exemple, qui sont vendus, sont plutôt traditionnels.
| J'adore des contraintes |  |
La distribution des objets de design intéresse visiblement Matali Crasset et elle veut savoir, quelles relations Aalto avait avec la distribution.
MC : Quelles étaient les relations d’Aalto avec la distribution ?
IF : Alvar Aalto a tout d’abord travaillé avec un industriel à Turku menant des expérimentations sur les caractéristiques du bois, afin d‘en explorer toutes les dimensions et de révéler son potentiel.
L’exposition de 1933 à Londres, a été un tournant concernant la distribution.
Cette année là, les créations d’Alvar Aalto connurent un grand succès, et il fallut trouver un moyen d’assurer une distribution internationale. Pour cela il créa en 1935 la société Artek pour suivre la fabrication et la distribution. // Donc - il avait, avec l'aide de ses amis industriels, sa propre distribution. C'était un des clés de son succès.
Quel rapport aux matériaux entretenez-vous ?
La scénographie !! À travers des expositions sur une semaine à un mois, elle me permet d’expérimenter de nouveaux matériaux, comme le gonflable et aujourd’hui plus particulièrement le Lycra.
La scénographie me permet de voir comment les gens réagissent, comment on vit à l’intérieur de ces choses, d’avoir du feed back par rapport à ces installations, ce qui me permet de retransformer certaines de ces idées en projets plus pérennes en intégrant des notions de coût, de fabrication, de production...
Avez-vous des exemples des projets qui ont orienté le choix de matériaux ?
Pour mon diplôme, j’ai travaillé sur une trilogie domestique et plus particulièrement sur un corps de chauffe d’appoint. Je voulais que l’on puisse toucher le chauffage, car je trouvais que les radiateurs entretenaient une distance et je voulais retrouver la relation que l’on a avec un bol que l’on prend dans ses mains.
Je me suis orientée vers un plastique qui puisse résister à la chaleur et que l’on puisse toucher de l’extérieur, il suffisait de définir les spécifications pour que les plasticiens rajoutent certains composants et obtiennent un produit répondant à mes attentes.
Avec le plastique on a des bases qu’on peut faire évoluer, alors qu’avec le bois il y a plusieurs façons de mettre en œuvre le bois, qui donnent certaines caractéristiques et qui fait que l’on est contraint dans ces choix là.
Il y a peu de designers qui ont pris comme champ d’investigation le bois en général et qui essaient de regarder en fonction de ce que l’on veut faire trouver la meilleure application.
Quelle est votre perception du bois en tant que matériau ?
Ce que je trouve intéressant c’est qu’il y a une unanimité chez les gens, on a une proximité avec le bois comme celle que l’on entretien avec la nature en générale.
Le développement du bois dans le design est assez paradoxal car on a développé des solutions intelligentes tel que le contreplaqué qui prend en compte les faiblesses du massif, mais on a voulu cacher la notion de contemporain, c’est une matière que l’on montre presque pas telle quelle.
On est toujours en train de combattre le statut du bois massif, on considère que ce qui est trouvable dans la nature à l’état brut a plus de valeur que le produit transformé. Or je considère que le contreplaqué est une matière plus intéressante, qui va structurellement bien vivre, qui est pérenne, mais les gens vont préférer acheter du faux massif.
| Hi design ! |  |
A Nice vous avez crée le Hi hôtel. Quel degré de liberté aviez-vous en le réalisant ?
Oui, à partir d’une ancienne pension des années trente, nous avons créé un nouveau concept d’hôtellerie 4-* très contemporain et convivial sur le principe du guest house.
Il faut considérer l’hôtel comme un lieu expérimental, on ne vient pas dans l’hôtel par hasard, on n’a pas travaillé sur une cible précise mais sur une expérience … Nous observons un brassage de gens qui viennent se reposer, des professionnels, et même des personnes de Nice qui viennent y séjourner.
L’hôtel est une plateforme qui rayonne vers les lieux culturels de Nice, l’hôtel est un relais et il accueille aussi des expositions, des programmations de courts métrages … On se sert de la structure de l’hôtel (cour végétalisée, piscine) pour organiser des événements.
Les chambres ont été créées sur la relation à l’espace, chacune à une organisation spatiale spécifique. Il doit se passer quelque chose quand on prend possession de sa chambre, c’est une découverte individuelle.
Dans une, on retrouve tout le mobilier au centre de la pièce au lieu de la coller au mur, dans une autre on a tout mis en verticale au lieu de l’horizontale. L’objet est d’offrir au client une expérimentation de vie dans un espace spécifique, c’est ni une construction domestique, ni une construction dans les codes de l’hôtellerie. Dans les neuf chambres ont vit des expériences différentes.
Le bois est présent, à travers une structure appelée la Nacelle, qui s’insère dans un lieu en créant une subdivision de l’espace apportant ainsi de la convivialité. C’est une structure soutenant les stores et portant des assises, ainsi qu’un écran. C’est un contreplaqué mis en forme, et ce qui m’intéressait c’était de rendre cohérent la présence de contreplaqué dans un quatre étoiles.
Dans une autre que j’ai appelée up and down j’ai utilisé une structure en châtaigné tressé, une étagère qui suit tout l’espace, elle propose des services en hauteur et on a rien en bas, cela reste très zen.
Enfin, en tant que bons écolos, nous voudrions entendre votre point de vue sur la relation entre l'écologie et le design
En France on vient de prendre conscience de cette dimension, jusqu'à présent il n’y avait pas d’interlocuteur déterminé au sein de l’entreprise. Il faut qu’il y ait une prise de conscience globale et que tous les acteurs avancent ensemble. Pour qu’il y ai du design « écologique » il faut que ce soit un véritable projet d’entreprise, ce n’est pas le designer qui individuellement peut assurer ce type d’orientation, il faut que soient impliqués l’ensemble des professionnels intervenant sur la fabrication.
|