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Double: Artek et Mirkku

Culture > Design
12-11-07
Auteur : Jean Pierre Frigo
“La forme comporte un mystère défiant notre imagination mais qui nous donne du plaisir” (Alvar Aalto). Photo Black Collection/ Matti Pyykkö

 Ce texte - Double - donne une courte présentation d’Artek suivi d’une interview exclusive que Mirkku Kullberg, PDG d’Artek, a bien voulu nous accorder.  

Artek

comme ART et TECHNIQUES.

En 1935, la société Artek est fondée par Alvar et Aino Aalto, Maire Gullichsen et Nils-Gustav Hahl. Quatre personnages complémentaires décidés, voués, à changer la face du design. Maire (prononcer Mailleré) apportait sa sensibilité et le financement: issue de la dynastie industrielle Ahlstöm, elle aura été à la fois artiste et mécène.

Les Aalto avait leur fabuleux savoir faire à faire connaître mondialement. Et Nils-Gustav Hahl a permis à tout ce petit monde de faire connaissance. Il aura été le détonateur d’Artek, même si son nom est moins connu puisqu’il est prématurément disparu en 1941, pendant la guerre. Il n’avait que 34 ans.  


Dans la deuxième moitié des années 1930, telle une locomotive Artek mène le train de l’innovation, en matière de design de mobilier et d’objets. Aalto, à l’origine un architecte, s’est progressivement révélé designer, surtout après qu’il ait conçu de A à Z le sanatorium de Paimio, près de Turku, Sud-Ouest de la Finlande.

À Paimio, il fait sortir du sol un ensemble complet, depuis la plus simple poignée de porte jusqu’aux cheminées du toit, en passant par les fauteuils. Concept qu’il répétera dans tous ses projets à venir (Villa Mairea, Maison Louis Carré, Finlandia-hall, entre autres).

Retour sur Artek: entre 1935 et 1938, surtout sous l’impulsion de Maire, les membres d’Artek ont l’ambition de diffuser leurs conceptions sur l’art, de promouvoir certaines valeurs démocratiques, mettant art et design à la portée du plus grand nombre. Entre 1935 et 2007, Artek est devenu un des noms-phares finlandais, sorte de passeport pour la finlandité. Malgré tout, à travers le monde, le nom Artek demeure nettement moins connu que celui d’Aalto.

Redonner à Artek son impulsion première, c’est le flambeau repris par Mirkku Kullberg depuis son arrivée à la tête d’Artek, à la fin 2005.
Elle nous a reçu au siège d’Artek à Helsinki, à Lemuntie, dans le quartier de Vallila.

Mirkku Kullberg

Q : Alvar Aalto est archi-connu mais il n’en est pas de même ni de Maire Gullichsen, ni, a fortiori, de Nils-Gustav Hahl. Que peut-on dire les concernant?

Mirkku Kullberg: “Justement, en ce moment, une exposition sur les objets de Maire lui est consacrée à Pori. J’espère également que les Français pourront la voir en 2008, à Paris (à l’occasion du “100% Finlande en France - printemps 2008”).

Maire avait des habitudes révélatrices: quand elle revenait de voyage, elle commençait toujours par aller voir la vitrine de la boutique Artek d’Helsinki pour voir si tout se présentait bien. Ensuite, seulement, elle rentrait chez elle.

Nils-Gustav Hahl est un personnage clé dans l’histoire d’Artek. Il était un excellent critique d’art, très érudit. C’est lui qui a permis le contact entre Maire et les Aalto. Un jour il a pris Maire par le bras et lui a dit: “Allez! On va voir les Aalto!”. Il avait le don de faire se rencontrer des gens complémentaires. C’est lui LE lien. En plus, il était dépourvu de toute jalousie professionnelle, était généreux et ouvert. Il faut quand même reconnaître que les Aalto, en 1935, avaient très peu de relations à l’extérieur de la Finlande. Et Maire les leur apportera. Enfin, Nils-Gustav Hahl avait déjà cette vision très moderne qu’il est possible de combiner le monde des affaires avec celui de la culture.”

Q : Et à notre époque Artek peut continuer dans cette voie?

M.K.: ”Oui, je le crois: Artek est en train d’y revenir. J’y tiens. Mais dans les années 1990s ce n’était pas possible. Les gens étaient encore dans une culture de consommation rapide. Depuis ça a changé et nous sommes rentrés dans le LENT, ce qui convient parfaitement à Artek. Et puis on peut acquérir de l’art en achetant un meuble ou un objet et  Artek incarne à la fois une garantie de lenteur et de sécurité. Acheter Artek représente également un investissement. Je suis convaincue que les habitudes de consommation vont continuer à évoluer vers le lent. Pourquoi? Parce que les gens désirent obtenir à la fois l’authenticité et la qualité.”

Q : Nous nous retrouvons dans l’écologie, le développement durable?

M.K. : ”Oui, tout-à-fait: Artek offre actuellement ce qu’il y a de plus durable en matière de design! Par exemple, nous nous sommes aperçus que les tabourets (modèles 60 et X600), conçus par Aalto dans les années 1930 existent toujours. Les gens en ont encore! D’ailleurs nous les recherchons et entrons en contact avec leurs propriétaires! Selon nous, ces tabourets sont des œuvres d’art. À l’arrière-plan on trouve quand même Aalto et l’usine Korhonen! En conséquence, Artek  se positionne dans un cycle de “durée de vie” et non pas de “volume”. Acquérir un objet Artek c’est en disposer pour la vie entière, souvent pour plusieurs générations. Ce n’est certainement pas un produit que vous allez changer tous les deux ans! Ce qui est nouveau: nous sommes prêts à éduquer le consommateur et pas à le commander.”

Q : C’est une attitude très morale!

M.K. : ”Dans notre monde actuel, éthique et morale reviennent en force: nous savons la planète en danger, alors essayons de la sauver par de petits gestes. J’ai contacté Juhani Pallasmaa (architecte finlandais) pour lui demander la relation existant entre esthétique, éthique et beauté parce que ça fait déjà 70 ans qu’on y songe à Artek. Nils-Gustav y pensait aussi déjà. Mais les gens ont changé. Les privilégiés ayant accès à Artek dans les années 1930s n’ont rien à voir avec nos clients de 2007. Certains jeunes de notre époque sont très sensibilisés (à ces problèmes d’environnement) et s’appliquent la fameuse doctrine: “Less for more”. En pratique ils achètent moins mais des produits durables, mode et  ameublement confondus. Je remarque aussi que les jeunes générations sont de plus en plus portés vers la philosophie.”

Q : Reste qu’Artek ne perce pas vraiment dans les pays de la “Vieille Europe” où l’on se transmet du mobilier de style de génération en génération, où le mobilier dit “moderne” n’a pas la même importance que dans les pays plus neufs, comme les pays Nordiques ou les USA.

M.K. : ”C’est vrai que pour nous Espagne, Italie, France et Grande-Bretagne sont des marchés difficiles car il existe là-bas un capital culturel considérable en matière d’ameublement et d’objets. Mais que s’est-il passé à Londres, en 1933, quand Aalto participe à sa première exposition d’importance?

Le succès est venu d’acheteurs ayant fui leurs pays d’origine, de gens qui avaient tout laissé derrière eux. Évidemment, c’était surtout des Juifs allemands. Ils devaient repartir de zéro. Ils étaient déjà une “tribu”, sociologiquement parlant. En France, la “tribu” Artek est très réduite. En Italie il s’agit d’un groupe intéressant, de novateurs, mais limité à quelques minorités agissantes. En Espagne? Nous ne savons pas. Pour la France, ce qui intéresse les Français c’est la gastronomie. Alors au lieu d’y organiser des expos, il serait plus intelligent, selon nous, de meubler, de décorer, des restaurants, des bars, de “faire” des hôtels Artek, comme ce qui a été fait pour les Bouddha bars, par exemple.”

Q : La difficulté vient donc du fait que les Français vivent d’une autre manière que les Finlandais.

M.K. : “Philippe Starck a dit: “J’ai tué le design!”, parce que ses créations sont super minimalistes. Mais il y a autre chose que le design: j’aimerais savoir comment les gens vivent chez eux. Souvent ils cachent leurs livres, à un tel point que parfois vous vous demandez s’ils lisent encore! Et la vie s’est repliée sur la cuisine, la seule pièce qui offre un univers sécurisant et personnel à la fois. Et, en France, la cuisine est la pièce n°1! En tout cas des concepts comme l’hôtel  Library de New-York ne nous correspondent pas: ce ne sont que des “scènes”, des “poses” statiques.”

Q : Est-ce qu’Artek pourrait lancer des séries limitées, de luxe?

M.K. : ”Pas exactement. Nous travaillons en ce moment sur trois lignes: d’abord les classiques d’Alvar Aalto et des autres grands designers ayant créé pour Artek. Ensuite notre nouvelle ligne studio, en bambou, qui reprend le thème du bois façonné, incurvé, courbé, à la Aalto, comme il l’a fait avec le bois de bouleau. Enfin l’Artek Gallery: production artistique, objets d’art. Dans nos dossiers nous avons pas mal de créations encore inédites. Celles-ci, comme en lithographie, nous pourrions les appeler tirages, effectivement.”

Q : Après 72 ans d’existence comment se fait-il, avec toutes les vicissitudes connus par tous, qu’Artek existe encore?

M.K. : “Parce que nous avons le sens du toucher en plus! Mettez une personne dans une pièce sans lumière et  il reconnaîtra un meuble Artek au toucher! Chez nous il est possible de sentir physiquement la beauté. Et plus nos produits vieillissent, plus ils s’améliorent. Timo Sarpaneva (grand designer finlandais) disait:

“Les designers doivent avoir des yeux au bout des doigts”. Et dans un monde où, pratiquement, vous ne pouvez plus toucher quelqu’un sans risquer un procès, le toucher de l’objet prend une importance incroyable!”

 

Liens

Site à consulter:

- Artek: www.artek.fi

 
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