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Quelques repères historiques du documentaire

Culture > Cinéma
17-02-05
Auteur : Kirsi Kinnunen
Les racines

La tradition du documentaire finlandais plonge ses racines dans les années 1930 à 1960 où grâce à un allègement d'impôts proposé aux exploitants qui projetaient un court métrage en avant programme, au total 7000 courts métrages furent réalisés en Finlande. La majorité de ces films étaient des documentaires.

A l'époque du cinéma engagé des années 1970 les films finlandais étaient souvent tournés dans le Tiers-Monde. La maison de production la plus importante de l'époque, Epidem, fut celle qui, pendant les années 1980, fit pression à YLE, la télévision publique, pour que celle-ci ouvre ses portes aux producteurs indépendants. A l'époque, il n'était pas question que la télévision produise avec d'autres gens que les "journalistes-maison". Effectivement, il ne faut pas oublier les documentaristes intransigeants tels qu'Arvo Ahlroos, Untamo Eerola, Reijo Nikkilä ou de nombreux autres qui travaillent au sein d'YLE . Le dernier film de Reijo Nikkilä, "Maudits Russes!", sur les prisonniers russes de la 2ème guerre mondiale en Finlande (ils étaient au total 90.000), a obtenu cette année le Prix du Public au 31ème Festival International du court métrage de Tampere, qui est la vitrine internationale des courts métrages et des documentaires finlandais. Jusqu'à 300 oeuvres nouvelles sont inscrites chaque année à la compétition finlandaise du festival.

Les années 1980

Quelques cinéastes des années 1980

Le cinéma engagé ayant vécu, les années 1980 ramenèrent les cinéastes à la fiction. Quelques individualistes intransigeants défendirent pourtant le genre du documentaire, tels que Lasse Naukkarinen, Markku Lehmuskallio ou Antti Peippo, chacun incontournable quand on parle du documentaire finlandais contemporain.

Lasse Naukkarinen est un véritable humaniste dont la caméra séreine nous présente délicatement et dans un rythme tranquille, sans oublier les petits détails pleins d'humour, des personnalités qui savent vivre, comme la dame bouillonnante d'optimisme dans "Madame E".

Markku Lehmuskallio a choisi de rester fidèle et sans compromis à son parcours ce qui l'a mis un peu à l'écart des cercles des intimes du cinéma finlandais. Ainsi son chemin cinématographique l'a-t-il conduit chez les Sami en Laponie et plus tard chez les peuples sibériens dont il nous fait découvrir la vie dans la tourmente de l'histoire. Son long métrage fictif "Sept chants de la toundra", réalisé avec Anastasia Lapsui, fut couronné du Grand Prix du Festival de Créteil en 2000 - mais malgré son succès unanime auprès du public et des professionnels, ce film original n'a toujours pas de distributeur en France.

Antti Peippo (1938 - 1989), quant à lui, utilise l'Histoire et ses documents, objets, photos et statues comme matériau de base pour ses oeuvres. Il nous parle de la forteresse "Viapori-Suomenlinna" située sur une île devant Helsinki, ou d'un colonel russe qui photographia la Finlande du début du 20ème siècle ("Un observateur en Finlande"), ou du voyage du futur maréchal Mannerheim en Asie en tant que général de l'armée du tsar ("A cheval à travers l'Asie"). Mieux connus dans les milieux du cinéma, ses films lui accorderaient sans aucun doute le statut d'une référence internationale dans l'histoire du cinéma.

Les année 1990

Les années de l'essor et de la vitalité des documentaires finlandais

Quand arrivent les années 1990, une jeune génération de cinéastes était là, prête à s'engager dans une nouvelle voie, plus subjective, plus individuelle, et, vers la fin de la décennie, à défier même la vieille croyance selon laquelle "en Finlande, il n'y a pas de sujets pour les documentaires".

Aussi, le changement d'attitude de la télévision publique vis-à-vis des producteurs indépendants créa un climat favorable à la naissance de nouvelles maisons de prodution. La participation de la télévision à la production implique en moyenne trois diffusions sur le petit écran, et comme la presse est avide de "renifler" les talents du demain, les documentaires et les courts métrages finlandais passent rarement inaper*us dans les pages télé des grands journaux.

Une des forces des réalisateurs de documentaires réside dans le fait que seulement une partie d'entre eux sort des écoles de cinéma; d'autres peuvent être journalistes, artistes plastiques ou photographes. Cela permet non seulement des points de vues mais aussi des manières d'appréhender le cinéma différents.

Documentaires structuralistes, expérimentaux, en art vidéo et en animation

Les années 1990 ont favorisé la diversité de l'écriture et le développement des moyens cinématographiques jusqu'à un point où la notion même du documentaire a glissé de l'interview filmée pure et dure à une nouvelle définition de la frontière entre le réel et la fiction.

Les réalisateurs finlandais ont su saisir les nouvelles tendances et aujourd'hui ils parlent du réel avec des moyens qui pourraient aussi bien servir à la fiction qu'à l'expérimental. Parmi eux, il faut citer le réalisateur-producteur Ilppo Pohjola, qui excelle dans le cinéma structuraliste avec ses films "Routemaster" et "Asphalto" devenus carrément des films culte, ou Mika Taanila, réalisateur dont les oeuvres sont témoins d'une intéressante synergie entre le documentaire et le clip vidéo, comme "Thank you for the Music".

Eija-Liisa Ahtila est une des réalisatrices finlandaises les mieux connues à l'étranger grâce à son oeuvre cinématographique qui doit à l'art plastique contemporain, à l'art vidéo, aux clips vidéo, même aux films publicitaires. Parmi ses dernières productions le court métrage "Le service de consolation" a déjà acquis une belle carrière internationale.

Il faut de l'audace pour parler parler du réel avec les moyens du film d'animation. La réalisatrice Milja Ahola replonge dans les ombres noires de son enfance dans sa courte animation autobiographique primée "La jumelle".

Une richesse de thémes

Parmi les divers thèmes abordés par les cinéastes finlandais on retrouve souvent la recherche d'identité. Il s'agit de l'identité sexuelle - le film culte d'Ilppo Pohjola sur Tom of Finland, l'artiste fondateur de l'imagerie gay bardée de cuirs et de muscles - ou politique - "Les esclaves du système" par la réalisatrice Kaisa Rastimo ou "Tino" par le réalisateur Tahvo Hirvonen. Ces deux documentaires excellents évoquent la fureur de vivre et la pensée rebelle de quelques personnalités extraordinaires chez les rockers punks finlandais, et à travers leurs actes et leurs paroles mettent à nu les rouages de la société sans lui laisser aucune chance de se dissimuler sous ses habituels mensonges.

Les revendications culturelles et politiques de l'unique peuple indigène de l'Europe, les Sames, qui vivent au nord du Cercle Arctique, trouvent leur formulation cinématographique entre autres par la caméra de Paul-Anders Simma dans le film "Rendez-nous nos squelettes" qui brosse un tableau effrayant du sort de ce peuple pendant la période d'eugénisme des années trente, page noire dans l'histoire des pays nordiques.

"Eino et moi" du réalisateur Pekka Uotila et "Cent horloges" de la jeune Hanna Miettinen, réalisé dans le cadre de ses études, traduisent délicatement et avec ingénuité une recherche de l'identité individuelle par rapport à l'histoire familiale.

Documentaristes voyageurs

Les réalisateurs finlandais - sans mentionner les journalistes de la télévision - n'ont pas hésité à saisir l'occasion de la chute de l'Union Soviétique pour partir explorer le grand voisin de l'est. Parmi eux, on peut citer Jouko Aaltonen et Markku Lehmuskallio qui ont réalisé d'excellents films chez les peuples nomades de la Russie ou Arto Halonen qui a été encore plus loin pour faire des films qui nous présentent un projectionniste de cinéma au Kirghizistan ou nous parlent du Tibet et de ses deux Karmapa, ou encore d'un peuple en Malaisie qui organise sa vie selon les messages donnés par les rêves.

Les prostituées estoniennes qui travaillent en Finlande ("Les nénés et le tango") fait partie des sujets abordés par John Webster, qui, avec maîtrise, reste fidèle au format de long métrage dans ses documentaires. Son film le plus remarquable est "Les vendeurs d'aspirateurs" qui nous permet de participer à la vie ingrate des gens contraints à faire du porte-à-porte à l'époque de la crise économique du début des années 1990.

L'arrivée en force des femmes

Ce sont les femmes qui semblent avoir un regard particulièrement pertinent non seulement dans le cinéma finlandais mais aussi dans celui des pays nordiques en général. Elles explorent sans préjugés une grande variété de sujets et utilisent les moyens cinématographiques d'une manière innovatrice pour créer des oeuvres originales telles que "Le péché - un témoignage sur des crimes ordinaires" de Virpi Suutari et Susanna Helke que l'on considère comme un film clé de toute la décennie. Ces deux réalisatrices récompensées lors de nombreux festivals ont fait là un film qui est loin d'un documentaire classique. Dans l'objectif d'éviter les méthodes traditionnels tels que les interviews elles ont arrangé les scènes dans une suite de tableaux vivants où les gens se confessent sur les lieux du crime: chez eux, au bureau, dans le jardin... Ce film doit beaucoup au grand réalisateur suédois Roy Andersson dans son épuration scénique mais contrairement aux films d'Andersson il reste tout à fait fidèle au genre du documentaire. Grâce à une nouvelle manière d'appréhender le genre, "Le péché" nous présente ces témoignages ordinaires d'un point de vue surprenant et soulève des questions aussi bien sur son fond que sur sa forme. Le film a eu de nombreux disciples depuis.
La réalisatrice Kiti Luostarinen sait jouer avec divers moyens cinématographiques. Son film "Courbes gracieuses" sur la vie de la femme est une combinaison habile d'une mise en scène quasi théâtrale et des scènes tournées dans la nature. L'ensemble est une réflexion lucide, à la fois sérieuse et pleine d'humour sur les contraintes auxquelles le corps de la femme est soumis durant sa vie entière et auxquelles elle va toujours essayer de répondre. En partant de son propre corps et ceux des femmes d'âges différents, la réalisatrice déconstruit les stéréotypes et les mythes qui entourent le corps féminin. Dernièrement, elle a réalisé "Le seul et l'unique - histoires d'amour", un film où les gens de tous les âges parlent avec une franchise profondement touchante de leur amour pour quelqu'un et de la force positive que l'amour a pu engendrer dans leur vie. Son film suivant a pour sujet - la mort.
La longue carrière variée de Marja Pensala - elle est surtout connue pour ses films très courts impregnés d'un humour mordant sur les phénomènes de la société finlandaise - a été récompensée cette année par l'un des plus grands prix du Festival International du Court Métrage de Tampere. Le prix fut décerné à son long documentaire, "L'Eclipse de l'âme", tourné dans une petite ville russe, qui à premier abord semble somnoler dans la tranquillité de ses routines quotidiennes - mais sous les apparences paisibles pèsent les horreurs du stalinisme, que le film nous dévoile.
Kanerva Cederström fait également partie des réalisatrices de longue date. Son dernier documentaire "Trans-Siberia", qui retrace l'histoire des goulags de Staline à travers les notes et les lettres de deux prisonniers, a suscité un vif intérêt du public lors de son passage aux divers festivals internationaux.
Une famille russe qui habite en Estonie et dont la petite fille est soi-disant possédée - "Tanyuchka et les sept démons" - ou encore "Atman" où une famille hindou part en pélerinage le long du Gange; ce sont des magnifiques documentaires de la réalisatrice Pirjo Honkasalo qui commen*a son carrière de documentariste dans les années 1980 mais qui fait également partie des rares réalisatrices finlandaises des longs métrages de fiction.
Parmi les nombreuses réalisatrices Finlandaises intéressantes il faut encore mentionner Anu Kuivalainen, réalisatrice de "Chat noir sur la neige" où sa caméra participe délicatement aux débuts de la nouvelle vie d'une femme qui sort de prison où elle a été condamné après avoir poignardé à mort son conjoint. Son documentaire autobiographique "Noël à distance" où elle enregistre sa recherche du père jamais rencontré, est tourné d'une manière directe, expérimentale, en noir et blanc et toujours avec une extrème délicatesse envers son sujet.

L'avenir ?

De grandes inquiétudes pour l'avenir

Malheureusement, l'avenir proche du documentaire de création ne semble pas aussi prometteur que son passé donnerait à penser. Depuis dix ans, les aides à la production diminuent alors qu'il faudrait les augmenter pour encourager l'émergence des nouveaux talents.

Malgré l'optimisme (forcé?) de certains financeurs publics qui prétendent focaliser le peu d'argent à leur disposition pour produire des oeuvres moins nombreuses mais d'autant plus de haut niveau, il y en a d'autres qui dénoncent déjà une certaine faiblesse dans la qualité des films.

"L'évolution de la technologie du haut débit dans la diffusion d'images par l'internet, ainsi que la télévision numérique vont certainement jouer un rôle décisif dans l'avenir des documentaires," prévoit Mika Ritalahti, producteur chez Silva Mysterion.

Certes, l'arrivée de la télévision numérique ou la diffusion par l'internet ou encore la distribution par DVD vont faire exploser la demande de productions audiovisuelles mais les réalisateurs et les producteurs ont raison de s'interroger sur l'influence néfaste que ces phénomènes peuvent avoir sur la diversité d'un genre aussi délicat que le documentaire de création.

Aujourd'hui de moins en moins de télévisions font confiance à la patience de leurs spectateurs de rester devant un documentaire de 90 ou 120 minutes. De plus en plus d'entre elles se prétendent soumises aux contraintes de la concurrence des émissions plus divertissantes dans leur programmation. Dans l'internet, à l'heure actuelle, ce sont des courts métrages que cherchent les sites diffuseurs. Ou encore, il est peu probable que les unités de recherche et de développement des sociétés se spécialisant dans la diffusion des films sur téléphone mobile voient leurs clients plongés dans des documentaires en attendant le bus!

Malgré le succès du genre aujourd'hui, les cinéastes ne s'enrichissisent pas en faisant des documentaires. Les valeurs qui dominent dans notre société font que le budget d'un documentaire finlandais d'une heure est équivalent d'un film publicitaire de 30 secondes. Les investisseurs cherchant un retour financier immédiat ne veulent pas s'aventurer sur le terrain considéré trop risqué des documentaires. En Finlande, selon la logique qui semble régner chez les financeurs publiques, le succès amènerait automatiquement des investissements privés, donc le cinéma aurait moins besoin d'une "assistance publique".

"Grâce à des petites caméras numériques on peut observer l'apparition d'une nouvelle esthétique. Malheureusement, le choix de leur utilisation est souvent dicté par des raisons financières plus qu'esthétiques ce qui risque de faire baisser le niveau général des productions audiovisuelles, mais puisque ce n'est pas cher, cela plaît à la télévision," dit Lasse Saarinen, fondateur de Kinotar, qui est incontestablement la meilleure maison de production de documentaires des années 1990. Grâce à l'intuition et le talent de producteur de Lasse Saarinen, toute une génération de jeunes cinéastes a pu se s'épanouir au sein de Kinotar. C'est Lasse Saarinen qui a su découvrir le talent de Virpi Suutari et Susanna Helke ou de nombreuses autres réalisatrices. Le courage de Kinotar pour produire des documentaires dérangeants et "difficiles" a été couronné par un succès auprès du public et des professionnels.

Mais malgré les nouvelles possibilités de distribution offertes par la révolution technologique, les cinéastes finlandais partagent un souci pour l'avenir que Lasse Saarinen traduit avec ces mots:"Je suis convaincu que si le financement public et le prix d'achat par la télévision ne sont pas augmentés de manière considérable, les années 1990 ne nous laisseront qu'un beau souvenir d'un âge d'or du documentaire finlandais".

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