| Le pionnier |  |
Veikko Nyyrikki dit Nyrki Tapiovaara est né le 10.09.1911 à Pitäjänmäki en Finlande. Peu connu, même dans son pays, il a réalisé cinq films en trois ans, avant de disparaître le 28 février 1940, pendant les derniers jours de la Guerre d'Hiver contre la Russie, prématurément à 28 ans.
Le Suédois Gösta Werner a décrit Nyrki Tapiovaara dans son livre :
« Tapiovaara était un solitaire, un fanatique qui avait la passion du cinéma dans le sang ». A l'heure actuelle, un seul livre a été publié sur le cinéaste finlandais : Nyrki Tapiovaaran tie (Le destin de Nyrki Tapiovaara) de Sakari Toiviainen.
Comment le jeune et virulent critique de cinéma est-il arrivé à la réalisation de films dans les années 1930 ?
Le premier ciné-club Projektio (Projection) fut créé en Finlande en 1934. L'âme de Projektio fut l'architecte Alvar Aalto. Mais, à l'origine, l'idée venait de Nils-Gustav Hahl, qui a proposé un mode de financement original : la mère d'une amie, Maire Gullichsen, a fait un geste de bienfaisance en prenant un abonnement de 50 places payantes pour chaque projection (en fait, elle n'a jamais assisté à aucune).
Officiellement, Projektio a démarré le 7 mars 1935. Lors de la séance d'ouverture, Alvar Aalto fit un exposé sur la signification des expérimentations photographiques dans un film de son ami Moholy-Nagy Schwartz-weiss-grau, qu'on projetait avant Ballet mécanique de Fernand Léger, suivi d'A nous la liberté de René Clair. Nyrki Tapiovaara fut un membre actif du ciné-club dans lequel il fît connaissance des fils du grand écrivain Juhani Aho (1861-1921), Heikki Aho et son demi-frère Björn Soldan. Ils avaient ensemble une importante société de courts-métrages de 1924 à 1947, Aho&Soldan.
En 1936, Heikki Aho et Björn Soldan avaient l'intention de tourner leur premier long métrage dont le scénario était basé sur le roman de leur père, Juha (1911). Ils ont demandé à Nyrki Tapiovaara s'il voulait le réaliser. Ainsi débuta la carrière de Tapiovaara en tant que réalisateur de cinéma, en 1936.
| Les premiers films |  |
1936 JUHA
Nyrki Tapiovaara a exploité les éléments essentiels du roman de Juhani Aho : l'homme et la nature. Dans le cinéma finlandais, le rapport entre les deux est déjà apparu auparavant, mais ce qui est nouveau dans le film de Tapiovaara, c'est le fait que la nature tient une place aussi importante que l'homme. Ce rapport avait souvent été traité d'une façon superficielle. Dans le film de Tapiovaara, des passions humaines s'agitent dans une région inhabitée. On se trouve au milieu d'une nature intacte, où la vie sociale n'est pas très développée. La chasse et la pêche sont les activités principales, avec l'agriculture. Pour la première fois la nature a le rôle principal. C'est elle qui attire Juha vers Marja, mais aussi Marja vers Shemeikka et c'est encore elle qui aide Marja à briser les limites familiales conventionnelles.
L'eau, la terre, l'air et le feu, aussi bien que les forêts, les champs, les animaudomestiques et les poissons dans le lac ont leurs places comme pour accompagner l'histoire d'amour entre Marja et Shemeikka et le malheur de Juha. C'est la nature que l'homme n'arrive pas à dominer. Les personnages de Juha sont dirigés inéluctablement non seulement par les lois de la nature, mais aussi par les lois de la société. Marja est mariée avec Juha contre sa volonté, elle n'a pas d'autre solution. Ses tentatives pour se libérer échouent, car elle se retrouve aliéneé chez Shemeikka où plusieurs autres filles ont vécu le même sort.
A la fin du film, Marja reste toute seule avec son enfant. Sa vie est toujours difficile et dure.
1937 LA MORT VOLEE (Varastettu kuolema)
C'est la première collaboration entre Nyrki Tapiovaara et Erik Blomberg. D'abord ce dernier voulait réaliser le film lui-même, mais il s'est rendu compte qu'il était plutôt chef opérateur et producteur. Le scénario est basé sur la nouvelle Hachoir à viande (Lihamylly) de Runar Schildt. Film à suspense, la Mort volée (Varastettu kuolema) est un essai dans un tout autre genre. Avec son deuxième film, Tapiovaara voulait développer son expression personnelle.
Avant de commencer le tournage, il a fait un voyage d'étude à Paris où il a pu, voir notamment les films de René Clair. Tapiovaara avait aussi intériorisé des éléments de l'expressionnisme allemand, comme le démontre le grand soin apporté à chaque image.
Un des apports de ce film est l'omniprésence de la conscience, grâce au fait que le cinéma possède une immense possibilité d'expression aussi bien des sentiments que des pensées. L'histoire, les événements et l'intrigue ne sont là que comme prétextes pour fournir un cadre à l'expression de l'amour et de la liberté. Tapiovaara brise ainsi la conception traditionnelle du monde.
La Mort volée est la description d'une lutte de libération dans un milieu dominé par l'oppression où règnent l'anxiété et l'instabilité. Dans le film, il y a des séquences qui ont marqué à jamais l'histoire du cinéma finlandais : la fuite à travers la cour où le linge blanc est suspendu, le cortège funèbre traversant la ville et les dernières images du film sur la mer et la liberté. Le film a ses irrégularités et ses maladresses, mais Tapiovaara a indiscutablement réussi avec La Mort volée à donner une nouvelle expression au cinéma finlandais de son époque.
| Evolution |  |
1938 Deux Victor (Kaksi Vihtoria)
D'après la pièce de théâtre de Tatu Pekkarinen Clara et son Victor (Klaara ja hänen Vihtorinsa). Le point de départ de cette comédie est si connu qu'il est devenu un cliché. Il s'agit d'un couple où l'un est un faible inoffensif, mais en même temps un parvenu sans goût et un homme d'affaires sans scrupules, et l'autre un tyran domestique qui se donne de la peine pour être admis dans la haute société. Ce monde de rêve et de décors est déshabillé par Tapiovaara, qui démontre d'une façon acide, mais amusante, l'hypocrisie des personnages, le conflit avec la réalité et l'illusion du bonheur.
Le ton du film est burlesque et les personnages sont stylisés. Le point de vue critique de Tapiovaara ne reste pas extérieur, mais il est intégré dans les caractéristiques des événements. Il donne une image du monde où tout se mesure par rapport à l'argent. C'est la première fois qu'un sujet aussi sérieux devient consciemment une comédie dans le cinéma finlandais.
1939 Monsieur Lahtinen prend congé (Herra Lahtinen lähtee lipettiin)
Le scénario du film est tiré de la pièce de théâtre La Mélodie perdue (Melodin der blev vaek), écrite par Kjell Abell. Le film portait initialement ce nom, puis il fut changé pour des raisons commerciales. Les copies du film étaient introuvables pendant trente ans. Après la disparition du film à la fin des années 40, plusieurs légendes ont circulé, construites à partir de témoignages de gens qui l'avaient vu. On disait qu'il s'agissait du travail le plus intellectuel de Tapiovaara, et aussi que c'était plutôt un exercice qui avait échoué.
La copie qui fut retrouvée en 1975 par hasard n'est pas complète. 40 minutes seulement sont visibles, soit 50% de l'oeuvre.
Helmer Adler, l'ami et collaborateur de Nyrki Tapiovaara, a écrit sur le film : « Lahtinen était un travail important pour son réalisateur. Il lui a offert une possibilité de faire du cinéma pur. Il a pu se jeter avec la joie du narrateur dans le jeu merveilleux des images qui bougent. Il pouvait autant qu'il voulait essayer et utiliser des pensées rapides et des images, faisant naître comme des éclairs associatifs. L'intérêt du film était pour lui qu'il ait pu achever des expérimentations et des solutions qui venaient du cercle du cinéma pur. Par moment, le leitmotiv était submergé, mais malgré ces faiblesses Monsieur Lahtinen avait une grande signification dans l'évolution artistique de Nyrki Tapiovaara ». 1940 Le Destin d'un homme (Miehen tie)
| Nyrki Tapiovaara a écrit le scénario en collaboration avec F.E. Sillanpää d'après son roman Le Destin d'un homme (1932).
La touche personnelle de Tapiovaara est plus difficile à discerner dans son dernier film, car Nyrki Tapiovaara est tombé au front avant la fin du tournage. Quelques acteurs du film ont subi le même sort. Hugo Hytönen a pris le relais :il a dû refilmer quelques scènes et finir le film. Dans le film, il y a des images monumentales sur les hommes et sur la nature. Le plan le plus connu se trouve dans la séquence où le protagoniste marche dans un champs en semant. Sa silhouette s'élève comme une statue entre la terre et le ciel. Derrière lui, il y a les branches nues d'un arbre et la lisière d'une forêt plus loin. Son regard est tourné vers le ciel. L'homme se trouve seul devant l'inconnu. Par contre, dans la nature, les cycles des saisons se suivent. Au printemps, on sème des graines qui vont devenir des céréales. Cette continuité donne de l'espoir à l'homme. L ‘ensemble du film reste inégal et on ne peut pas savoir dans quelle mesure Tapiovaara aurait continué la thématique de Juha sur les conflits entre l'homme et la nature, les lois de la société et de l'amour, s'il avait pu achever son travail. | |
| Apport de Tapiovaara |  |
Quel est l'apport de Nyrki Tapiovaara ?
Au départ, Tapiovaara s'intéressait plutôt au théâtre et écrivait dans le journal des Porteurs de feu (Tulenkantajat) des critiques de pièces de théâtre. Le groupe Porteurs de feu était un mouvement littéraire fondé dans les années 20. La figure principale de ces années était Olavi Paavolainen. Puis le groupe a été dissous à la fin des années 20. Deux journalistes, Erkki Vala et L.A. Salava, l'ont reconstitué en 1931-32.
A partir de 1934, Nyrki Tapiovaara a commencé à écrire sur le cinéma. Il fut l'un des précurseurs en Finlande dans la critique de théâtre et de cinéma. Quand on a republié ses articles écrits dans les années trente dans le journal Fou de cinéma en 1970, on a découvert qu'ils étaient toujours actuels. Tapiovaara avait une vision lucide sur l'esthétique du cinéma, ainsi que sur les lois économiques qui le dirigeaient. En vrai précurseur, il a compris les contenus apparents ou cachés de la nature sociologique du cinéma.
Toutes sortes de paradoxes ont marqué sa vie. Dont le moindre n'est pas être mort pendant la guerre contre la Russie, cette nation qu'il avait admirée, bien qu'il fut déçu par son évolution dans les années trente.
En quoi les films de Nyrki Tapiovaara sont-ils différents des autres ?
Pendant les années trente, le cinéma était classique et conventionnel. Tapiovaara est allé de l'avant pour faire des expérimentations qu'on n'avait pas l'habitude de voir en Finlande. L'essentiel pour lui en tant que réalisateur était de chercher de nouveaux visages. Ainsi il utilisait des amateurs pour jouer les rôles principaux. Sa capacité de fondre les personnages de ses films dans leur environnement était aussi totalement originale.
Il a rompu avec les traditions cinématographiques finlandaises, car il était nourri par les cinémas russe, allemand et français. Le travail de Tapiovaara se différencie de ceux de ses confrères de l'époque par le choix des sujets, la façon de filmer et par le rythme.
Même s'il n'a pas eu le temps de faire plus de cinq films (le dernier étant resté inachevé), il a pu démontrer son talent exceptionnel et apporter un souffle international au cinéma finlandais. |