| Documentaires |  |
Il n'est pas étonnant que le festival international de films de femmes de Créteil 2003 ait sélectionné surtout des documentaires réalisés par des Finlandaises dans les années 1990. Elles sont les témoins de l'essor exceptionnel du cinéma du réel finlandais de cette époque. Cet essor plonge ses racines dans une forte tradition documentaire et a pu se produire grâce aux efforts joints des organismes de soutien au cinéma et de la télévision publique qui ont favorisé le développement d'un documentaire finlandais personnel, hardi et différent qui n'a pas fini d'étonner le public international.
Il est intéressant de noter que cet essor est le fruit d'une période (début 1990) où le pays s’enfonçait dans une crise économique – dont une des séquelles fut un effondrement des valeurs traditionnelles. Pourtant très peu de films s'engageaient socialement ou politiquement. Au contraire, on peut parler de "l'archéologie du quotidien", définition créée par les réalisatrices Virpi Suutari et Susanna Helke, où, à travers les éléments les plus banals, s'établit subtilement un état des lieux de toute une société.
Depuis une dizaine d'années, films d'école compris, à peu près 300 documentaires, courts métrages et animations sont produits par an en Finlande, et les femmes en signent 30 à 45 %. Quel chiffre considérable pour un pays de 5,2 millions d'habitants!
Les femmes à la tête du développement des documentaires
Personne ne contestera l'affirmation selon laquelle au cours des années 90, les femmes font les documentaires les plus intéressants en Finlande. Ce sont elles qui – sans aucun discours féministe mais tout en se proclamant fières de faire partie de la communauté soudée des documentaristes finlandais – ont le courage d'aller très loin dans l'étude personnelle de la vie, la leur ou celle des autres, par les chemins les plus divers. Les femmes, encore, savent utiliser les moyens cinématographiques d'une manière innovatrice.
Ainsi naissent des oeuvres originales telles que Synti – dokumentti jokapäiväisistä rikoksista ("Le péché – un témoignage sur des crimes ordinaires") de Virpi Suutari et Susanna Helke. Ces deux réalisatrices récompensées lors de nombreux festivals ont fait là un film qui ressemble si peu à un documentaire classique que leur carrière a failli s'arrêter là, tant elles furentcritiquées sur ce documentaire "scénarisé". Aujourd'hui, on le considère comme le film clé de toute la décennie.
Une des forces des réalisatrices de documentaires réside dans le fait que malgré l'importance des écoles de cinéma, elles sont issues de domaines très divers : journalisme, photographie ou beaux arts.
| Réalisatrices |  |
Eija-Liisa Ahtila, qui connaît actuellement une carrière internationale fulgurante tant dans le domaine de l'art vidéo que de l'art contemporain, partage également ses oeuvres expérimentales avec un public cinéphileen prenant toujours soin d'en présenter une version 35 mm.
Parmi les réalisatrices présentées dans la programmation de Créteil figure Anu Kuivalainen qui enregistre sa recherche du père jamais rencontré dans son documentaire autobiographique Orpojen joulu ("Noël à distance") ou suit – avec la grande délicatesse de caméra de Marita Hällfors, une des meilleures chefs-opératrices du pays – la sortie de prison d'une femme ayant tué son mari dans le film Musta kissa lumihangella ("Un chat noir sur la neige").
Il faut parler aussi de la jeune Hanna Miettinen, qui, dans son film Sata kelloa ("Cent horloges") découvre l'engagement de son grand-père dans l'idéologie nazie des années 1940.
La réalisatrice Kiti Luostarinen étudie de manière originale des thèmes intimes tels , la mémoire, les stéréotypes qui pèsent sur le corps féminin (Naisen kaari / "Les courbes gracieuses"), l'amour, la mort…
Marja Pensala est connue pour ses films courts impregnés d'un humour mordant sur les phénomènes de la société finlandaise. Son film atrocement drôle sur la condition féminine Elsa (1981) fut le premier court métrage finlandais a être sélectionné à Cannes.
Kanerva Cederström fait également partie des réalisatrices de longue date. Son documentaire essayiste "Trans-Siberia", qui retrace l'histoire des goulags de Staline, a suscité un vif intérêt du public international.
La réalisatrice Pirjo Honkasalo est un cas rare parce qu'elle travaille avec autant d'aisance dans la fiction que dans le documentaire. En ce moment elle tourne un documentaire en Tchétchénie.
Talents en films d'animation et de fiction
Parmi les talents de niveau international en film d'animation Katarina Lillqvist fait partie des incontournables. Son film (Maalaislääkäri /"Un médecin de campagne") fut couronné de l'Ours d'argent à Berlin en 1996. Milla Moilanen fait partie des rares cinéastes qui profitent bien des outils offerts par l'infographie dans leurs animations. Son meilleur film est certainement Wanted qui étudie le phénomène d'eugénisme à travers les vieilles photos "scientifiques" et qui fut sélectionné au festival Imagina en 1999. Kaisa Penttilä poursuit une belle carrière depuis qu'elle est étudiante au département d'animation de l'Ecole Supérieure de l'Enseignement Professionnel de Turku.
Du côté de la fiction Johanna Vuoksenmaa connaît un succès international avec son film Taivas tiellä ("True Love Waits") sélectionné à la Semaine Internationale de la Critique à Cannes. Elle vient de sortir son premier long métrage.
Malgré leur succès en films courts et documentaires, peu de femmes ont la chance de réussir dans les longs métrages. A part quelques exceptions – Kaisa Rastimo, Auli Mantila, Lenka Hellstedt – elles reçoivent des aides de moindre importance; le long métrage reste encore le terrain de jeu réservé aux grands garçons...
| Un statut particulier |  |
La télévision publique garante de l'évolution du documentaire de création
Le documentaire indépendant finlandais bénéficie depuis le début des années 1990 d'un statut particulier au sein de la télévision publique YLE. Grâce à un accord tripartite avec AVEK, le Centre de promotion de la culture audiovisuelle, et la Fondation de la Cinématographie, YLE co-produit et co-finance jusqu'à 90 % des films indépendants.
Au sein de la TV2, Jarmo Jääskeläinen, lui-même réalisateur de documentaires politiquement engagés, et suivi plus tard d'un autre documentariste, Iikka Vehkalahti, lanca en 1990 son "Projet de documentaires" dont le but était de co-produire des films avec des producteurs indépendants. "Il fallait déclarer à haute voix que l'investissement dans les documentaires finlandais était un acte culturel qui revenait aussi à la télévision publique," dit Jääskeläinen.
Eila Werning, directrice respectée de l'unité co-productions de la TV1, a accueilli depuis le début 1990 dans son écurie, la majorité des jeunes cinéastes finlandais – aussi bien du côté de la fiction, de l'animation que du documentaire. "J'ai la chance extraordinaire de disposer d'une case horaire qui n'a pas de durée fixe," se réjouit-elle. Consciente des contraintes qui peuvent peser sur les films dans les co-productions internationales, elle ne cesse de souligner l'importance de l'identité culturelle et des thèmes nationaux.
Mais l'originalité de l'expression, sans parler des barrières linguistiques, peuvent présenter un handicap pour les films finlandais. Les critères d'achat limités des télévisions étrangères leur font obstacle. Selon Eila Werning, la Finlande, avec la France, compte aujourd'hui parmi les rares pays favorables aux documentaires de création.
De grandes inquiétudes pour l'avenir
Les aides publiques à la production en Finlande ne représentent en gros que la moitié de celles des autres pays nordiques et les budgets des films équivalent à un tiers de la moyenne européenne. En Finlande, un Aki Kaurismäki fait un long métrage avec 1 million d'euros et un long métrage de documentaire voit le jour avec maximum 160.000 euros.
AVEK soutient les documentaires avec environ 1 million d'euros par an, autrement dit avec un tiers de son budget global. Le total du budget d'aides de la Fondation s'élève à environ 10 millions d'euros dont quelques 7 % vont aux documentaires.
Les maigres ressources publiques stagnent depuis plus de 10 ans et le nombre de films qui recoivent des aides publiques diminue d'une manière alarmante. Il y en a qui dénoncent une certaine faiblesse dans la qualité des films.
"Grâce à des petites caméras numériques on peut observer l'apparition d'une nouvelle esthétique. Malheureusement, le choix de leur utilisation est plus souvent dicté par des raisons financières qu'esthétiques," dit Lasse Saarinen, fondateur de Kinotar, une des importantes maisons de production indépendantes nées dans les années 1990.
"Si le financement public et le prix d'achat par la télévision ne sont pas augmentés de manière considérable, les années 1990 ne nous laisseront qu'un beau souvenir d'un âge d'or du documentaire finlandais". Exprime-t-il le souci partagé par tous les cinéastes finlandais ?
C'est Lasse Saarinen qui a su découvrir le talent de Virpi Suutari et Susanna Helke ou de nombreux autres jeunes cinéastes. Sa collaboratrice Ulla Simonen fait partie des quelques jeunes productrices dynamiques qui s'identifient en tant que productrices de documentaires. "Je n'ai pas de pancarte sur ma porte qui dirait "réservé aux femmes" mais il faut avouer que c'est un plaisir de travailler avec les femmes.Les dossiers qu'elles me proposent sont très aboutis et complets et tout ce qu'il me reste à faire c'est de commencer la production! Et de plus, elles sont extrèmement talentueuses," se réjouit Ulla Simonen. |