| Le peintre des tableaux du Kalevala |  |
Akseli Gallén-Kallela (1865-1931) c'est d'abord une formidable gueule. C'est ensuite le peintre des tableaux du Kalevala. A Helsinki, l'homme a laissé des traces...
Un physique, un regard de médium, une tête puissante et terrible, des poses un tantinet théâtrales, ce grand escogriffe d'Akseli Gallén-Kallela fait corps avec son temps (charnière des XIXème et XXème siècles ; montée de la Finlande vers l'Indépendance et, finalement Indépendance en 1917). Cet immense peintre, le plus remarquable, le moins contournable de Finlande, aurait pu aussi jouer de grands rôles au cinéma : on l'imagine aisément dans la peau d'un aventurier ou d'un irrésistible séducteur du muet des années 1900-1920.
L'homme a également laissé de profondes empreintes sur son époque : Le vol du Sampo (1896), La mère de Lemminkäinen (1897), Fratricide (1897) et Le départ de Kullervo pour la guerre (1901) sont quatre tableaux illustrant au mieux le monde du Kalevala. Ils ont fait date. Pour la grande Expo Universelle de 1900 à Paris, il a décoré le pavillon finlandais dans un style fermement destiné à marquer la différence : officiellement encore Grand-Duché de l'Empire russe, la Finlande sentait son Indépendance se rapprocher implacablement et tout était alors fait pour se distancier de la Russie. C'est peu dire que l'homme a contribué à dessiner les contours de la Finlande sur l'atlas et à la faire reconnaître aux yeux de tous.
Et Helsinki garde encore de beaux souvenirs d'Akseli Gallén-Kallela, jalonnant un itinéraire démarrant de Munkkiniemi, banlieue chic de la capitale, à l'Ouest. Ce petit périple nous mène à travers les lieux kaléliens et surtout permet de visiter Tuulentupa, le grand atelier du peintre à Tarvaspää.
Par la Petite Estonie
Une fois à Munkkiniemi la première étape, consiste à aller voir le manoir (Munkkiniemen kartano) : ce bâtiment a été propriété de la famille de Mary Ehrström, épouse d'Akseli. De style empire, inspiré par le château Haga de Stockholm, le manoir est passé résidence de prestige de la société Koné. De là, un peu plus loin vers la mer, il est intéressant d'aller contempler le lieu-dit Kalastajatorppa (La Cabane du pêcheur), emplacement actuel d'un bel hôtel moderne et sur le terrain duquel Gallen-Kallela avait projeté sa Maison du Kalevala. Les blocs de moraine, le rivage et les arbres et leur disposition permettent de saisir pourquoi le peintre avait jeté son dévolu sur cet endroit. En remontant le rivage de la Baltique vers l'Ouest, par Munkkiniemenranta, il faut retrouver l'axe de Ritonkalliontie et continuer en s'écartant de Munkkiniemi. C'est une petite route magnifique, comme une digue au milieu des eaux... L'étape suivante est le minuscule îlot de Tarvo, sorte d'anti-chambre de Tarvaspää. Pour la petite histoire, pendant la Prohibition finlandaise (1919-1932), le lieu était surnommé La Petite Estonie à cause de la contrebande d'alcools clandestins, en provenance de l'Estonie, tout proche, qui s'y faisait. De Tarvo on emprunte un pittoresque petit pont de bois. | Influence d'Eliel |  |
Ce passage menant à l'île suivante de Tarvaspää s'est longtemps nommé le Pont des trois canons puisque l'armée finlandaise y avait placé trois batteries côtières après 1918, le pont s'ouvrant au sud sur une large portion de Mer Baltique facilement contrôlable à partir de la côte. De l'autre côté du pont on arrive sur les jardins de Tarvaspää avec à gauche une belle maison en bois : la villa Linudd et à droite l'atelier du peintre, Tuulentupa. Au fil du temps, la villa Linudd s'est transformée pour devenir le café-restaurant du musée-atelier. Au XIXème siècle, les grands-parents de Mary Gallén-Kallela y ont vécu des années idylliques sur fond de chants d'oiseaux et de passages d'oiseaux migrateurs. Sur notre droite s'élève l'original manoir de Tuulentupa. Les premières ébauches en ont été jetées par Eliel Saarinen en personne et complétées par Mary et Akseli. Avec sa tour, son aile de hauteur presque disproportionnée, ses arcades, costé jardin, cet ensemble étonnant constitue une complexe articulation entre un atelier, une librairie et l'habituel série de pièces d'une grande demeure de style Jugend du début du XXème siècle (achevée en 1913). Ici il faut garder Hviträsk à l'esprit (la résidence d'Eliel Saarinen à une vingtaine de kms de là) pour l'agencement intérieur et l'oeuvre d'art architecturale imbriquée dans la nature.
Le sucre et la chance
Une pause s'impose à Tarvaspää. Trois lieux de la vie de Gallén-Kallela restent à visiter. Le premier n'est qu'une route (la route Ville Vallgren) menant au parc naturel de Laajalahti. Sculpteur de renom, grand ami d'Akseli, Vallgren avait passé trente six ans de sa vie à Paris et revint en Finlande pour résider près de Tarvaspää. Situé en bout de route, le parc de Laajalahti offre un échantillon d'oiseaux finlandais propre à passionner les ornithologues, surtout des oiseaux pêcheurs. Disposées ça et là, des tours permettent une observation plus rapprochée ou de prendre des photos. Un peu plus loin, vers le nord, le manoir d'Alberga, le Château de Sucre, comme l'appelaient ses résidents, à cause de la décoration originale... composée de matériaux tirés de caisses de sucre brut importé d'Inde. Après 1900, ce manoir est devenu la propriété d'Anna Slöör, belle-mère d'Akseli. Ce dernier s'essaya, sans succès, à des modifications sur le bâtiment : il projetait alors d'y installer son atelier, dans les combles ! Mais l'espace n'étant pas assez haut, Gallen-Kallela dut renoncer à ce projet...et c'est une chance puisqu'il élut, par la suite, domicile à Tarvaspää, finalement la plus belle maison d'Helsinki et sa région, selon nous. |