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M. Espoir de Tommi Musturi

Culture > Arts visuels
09-07-07
Auteur : Nicolas Benard
Questions existentielles et promenades dans les bois en compagnie de M. Espoir. Une histoire sur la vie et la mort, superbement orchestrée par Tommi Musturi.

L’heure de la retraite a sonné depuis bien longtemps pour M. Espoir. Le vieil homme coule des jours paisibles dans sa petite maison perdue en pleine forêt. Il bricole (un peu), pêche (souvent) et rumine (beaucoup). Assailli de questions existentielles – pourquoi vit-il ? Que doit-il faire de sa vie ? – il cherche des réponses, mais n’en trouve pas vraiment. Ses rêves sont tristes, ses souvenirs empreints de nostalgie.

M. Espoir navigue sur une mer de mélancolie et de crainte. La crainte de la mort, qui se profile à l’horizon. Sa vie est désormais bien rythmée, presque monotone. Alors pour s’échapper un peu, il contemple les nuages comme autant de souvenirs fugaces qui s’effacent progressivement. Solitaire, il s’adresse aussi bien à son sexe (Jack !) qu’à la nature. Finalement, il ne fait pas grand-chose, mais c’est déjà beaucoup.

Tommi Musturi est un jeune trentenaire qui se pose des questions sur le sens de l’existence. Il n’est jamais trop tôt pour commencer. Son seul et unique personnage, M. Espoir (on devine la présence de l’épouse, mais elle n’est jamais montrée) traverse les semaines et les mois comme on traverse un rêve : avec l’impression de vivre et de ressentir, mais au final, tout semble très incertain.

Le découpage quasi mathématique, l’utilisation de deux couleurs récurrentes pour chaque tome, le souci du détail et l’immobilisme assumé du dessin offrent une perspective originale au lecteur. On a presque l’impression qu’en tournant rapidement les pages, M. Espoir va se déplacer comme un personnage de dessin animé. Il reste pourtant bien statique, assis sur la lunette des WC, sur la balançoire ou encore dans sa barque, la canne à pêche à la main. Autant de lieux et de situation propices à la réflexion. Une réflexion parfois très prosaïque, mais qui aura, on l’espère, le mérite de réveiller les plus pessimistes.

La vie possède une saveur unique et chaque chose, chaque temps doit être vécu pleinement. Même si, comme M. Espoir le dit lui-même, « l’ombre est une tache terrible qui me talonne, comme la mort ». A la lecture des deux premiers tomes d’une série qui doit en compter cinq, un seul message à retenir : carpe diem ! 

Rencontre avec un auteur certes typiquement finlandais (c’est lui-même qui le dit), mais pas si mélancolique que cela.

1/ Pour le public français qui vous connaît encore mal, pouvez-vous revenir sur votre parcours ?

Je suis né en 1975 dans le centre de la Finlande. J’ai grandi à la campagne avec mes parents, dans la ville de Juupajoki. Un endroit perdu au milieu de nulle part, entouré de forêts et de lacs. C’est un endroit où Runeberg1 venait souvent passer ses vacances. J’ai vécu une enfance heureuse et insouciante. J’ai commencé à dessiner très jeune. Au début, j’étais principalement inspiré par les films de John Waters (2) et les comics (3). C’est d’ailleurs dans ce type de bandes dessinées que j’ai réalisé mes premiers jets. Je ne pourrais pas montrer ces travaux aujourd’hui ! Il s’agissait surtout de provoquer. Jusqu’à l’âge de 20 ans, je dessinais surtout pour le plaisir. Je pensais surtout à sortir, à faire la fête, à boire, à faire du skateboard, à lire des livres et à collectionner des disques ! Plus tard, j’ai étudié les arts graphiques pendant 4 ans et demi dans le Nord de la Finlande, avant d’intégrer l’Université des Beaux-Arts d’Helsinki. J’ai commencé à me mettre sérieusement à travailler au contact d’autres étudiants. C’est là que j’ai lancé Glömp, une anthologie annuelle qui est encore régulièrement éditée.

2/ Quelles sont vos influences en matière de bande dessinée ?

Je passe énormément de temps à regarder autour de moi, à observer la vie, tout simplement. Je puise aussi mon inspiration dans la littérature, la musique et mes amis. J’ai la chance d’être entouré de gens très créatifs. J’ai lu beaucoup de BD dans ma jeunesse. Je n’ai jamais été particulièrement attiré par les super héros. Je préfère largement Tintin ou Cocco Bill (4). Mais d’une manière générale, je lis tout ce qui me passe entre les mains. Quand j’étais étudiant, mon influence principale venait de la scène alternative nord américaine et des magazines publiés au milieu des années 1990. Par chance, il y avait alors en Finlande une excellente revue, Suuri Kurpitsa, qui présentait de nouvelles formes de BD. Cette revue est sans doute l’une des influences majeures pour tous les dessinateurs de ma génération.

3/ Quelles ont été vos sources d’inspiration pour les deux livres de M.Espoir ?

Tout est parti d’une phrase d’un de mes collègues. Il a décrit mes ouvrages comme quelque chose où « quelqu’un sort les poubelles et où il ne se passe rien d’autre » ! Je me suis alors promis de faire une BD là-dessus. J’ai commencé à réfléchir à cette métaphore et à lui donner une forme plus universelle. J’ai réalisé que la plupart de mes scenarii tournait autour du même concept. Je trouve le quotidien et la routine vraiment surréalistes ! Les actions de Joe, mon personnage, sont juste symboliques. Des petits incidents de tous les jours contiennent des émotions plus pures que n’importe quoi d’autre.

4/ L’atmosphère de vos illustrations est particulièrement sombre. Quel est le (ou les) message que vous essayez de faire passer ?

Je ne trouve pas l’atmosphère si sombre, juste mélancolique. Assez finlandaise, finalement. Le personnage se sent proche de la mort et il commence à y penser sérieusement. Vous devez accepter la mort pour vivre réellement. Il s’agit d’une sorte de leçon sur le fait de vivre sa vie sans amertume. Je croise beaucoup de gens qui sont amers, alors qu’ils n’ont aucune raison de l’être. Simplement, ils ont parfois eu des attentes et des projets qui n’étaient pas réalisables. Une vie simple est magique selon moi. Je pourrais citer Walt Whitman (5) qui disait : « Chaque chose est un miracle parfait ». Pour ressentir cela, il faut rester lucide. L’obscurité est toujours suivie de la lumière.

5/ Le personnage principal est toujours seul, même si on devine la présence de sa femme. Est-ce pour accentuer la solitude du personnage ?

C’est quelque chose que je n’avais pas prévu de faire et que l’on m’a fait remarquer au bout d’un certain temps. Je me suis senti attristé et choqué car c’était le reflet de ma propre vie. J’aime et déteste à la fois la solitude. Faire de la BD est bien souvent un travail de solitaire. C’est pourquoi j’ai besoin de me déplacer, de me rendre à des festivals pour rencontrer et discuter avec d’autres personnes, artistes et lecteurs. Quoi qu’il en soit, l’histoire de M. Espoir est celle d’un homme marié et sa femme, même si on ne la voit jamais, reste continuellement présente.

6/ M. Espoir est-il une histoire sur la vie ou sur la mort ?

Les deux je pense. L’un ne va pas sans l’autre. Dans mon histoire, je présente la mort comme une définition de la vie. Il y a la naissance, la mort et, entre les deux, la vie.

8/ Pourquoi avoir choisi un découpage systématique, voire mathématique, et opté pour un coloriage reposant sur deux couleurs principales ?

Mes BD ont toujours été statiques et silencieuses. Je ne sais pas vraiment pourquoi. Mes 2-3 premières années de dessin ont été très laborieuses. Je n’arrivais pas à me concentrer sur l’histoire, j’étais complètement obnubilé par les images. En découpant mes histoires de façon à obtenir toujours le même format d’image, j’ai réussi à me focaliser sur ce qui me paraissait le plus important. C’est assez différent finalement de ce que l’on trouve en France. Parfois, d’ailleurs, mes dessins se rapprochent de l’animation. Ce découpage ne doit pas être perçu comme une limite, mais comme quelque chose qui me permet de cibler l’essentiel. Pour ce qui concerne l’utilisation de deux couleurs majeures, il s’agissait au départ de faire des économies ! Plus tard, j’ai réalisé que les couleurs que j’utilisais me suffisaient largement. Cela permet de renforcer une atmosphère précise. Je crois que l’opposition entre deux couleurs rend aussi l’image plus forte.

9/ Techniquement parlant, comment travaillez-vous ?

Je ne crois pas travailler différemment des autres. Je travaille beaucoup, mais lentement. Je commence vers 10h00 du matin en prenant un café et en répondant à quelques mails. Ensuite, je débute mon travail à proprement parler par quelque chose de simple, avec de l’encre par exemple. A partir de 16h00, mon cerveau n’en peut plus et je me réfugie vers quelque chose d’autre comme l’écriture. Vers 21h00, je retourne au studio, travaille encore quelques heures avant de rentrer chez moi. Ce qui est peut-être différent des autres, c’est que mon travail sur l’année se décompose en plusieurs périodes. Je reste seul deux mois à la campagne ou à l’étranger. Durant cette période, je réfléchis énormément, j’organise mes pensées et définis mon futur projet. Les mois suivants, je les passe à dessiner. L’été est une période que je réserve à des activités plus ludiques. J’essaye de nouvelles choses, de nouvelles techniques ou de nouveaux matériaux.

10/ Qu’appréciez-vous le plus dans la bande dessinée ?

La conception, que je trouve finalement assez aisée. Cela peut sembler a priori difficile, mais il ne s’agit finalement que de dessiner quelque chose. J’ai toujours l’impression d’être un enfant qui découvre des choses nouvelles. La BD offre un champ d’investigations illimité, notamment pour ce qui concerne le moyen de raconter des histoires. J’apprécie aussi le fait que l’image et le texte se nourrissent mutuellement.

11/ Présentez-nous votre site Internet, Boing Being (www.boingbeing.com) ?

A l’origine, il s’agit d’une maison de disques créée avec des amis il y a environ dix ans. Elle nous a permis d’éditer quelques cassettes et vinyles de musique expérimentale. Lorsque j’ai intégré les Beaux-Arts, j’ai commencé à publier des BD. Par la suite, j’ai sorti mes premières œuvres grâce à cette structure, en toute liberté. Depuis, Boing Being se concentre sur la bande dessinée, mais je compte bien éditer d’autres productions musicales. Mes prochaines sorties seront une anthologie Glömp (de 320 pages), un petit livre que j’ai réalisé avec un ami ainsi qu’un disque intitulé Space Puppet. 

12/ Vous êtes venu en France en 2006 pour le festival de BD d’Angoulême. A cette occasion, vous avez reçu un prix. Les choses ont-elles changé pour vous depuis ?

Je suis venu trois fois à Angoulême. J’aime me rendre à ce festival pour rencontrer des vieux amis et m’en faire de nouveaux. J’ai partagé le Prix du Fanzine avec Ville Ranta6 et cela m’a permis d’obtenir une certaine reconnaissance. Depuis, la BD finlandaise a gagné en notoriété, notamment suite à l’exposition sur les nouveaux auteurs finlandais l’an dernier, à Angoulême. De plus en plus d’artistes sont traduits en français et j’espère que cela n’est qu’un début. Je pense que 20 ou 30 auteurs finlandais mériteraient d’entrer sur votre marché.

13/ Entretenez-vous des relations privilégiées avec des auteurs finlandais ou français ?

Bien sûr. Je pense qu’il est important de nouer des contacts avec des gens issus d’endroits différents, de partager nos pensées et nos visions. C’est un bon moyen d’apprendre et de progresser. Je connais la plupart des auteurs finlandais, sans doute parce que je suis aussi éditeur et que je m’intéresse à tout ce qui touche le monde de la BD. Comme la bande dessinée n’est pas quelque chose de très commercial, les gens sont très liés entre eux. Nous devons nous soutenir, nous aider afin de toucher le grand public. J’ai rencontré beaucoup d’artistes français et Frédéric Poincelet (7) a même été publié par mes soins. Malheureusement, comme mon français se limite à 15 mots, je ne peux rien lire en version originale, ce qui est très frustrant. Comme la plupart des œuvres françaises ne sera jamais traduite en anglais, encore moins en finnois, il va falloir me mettre sérieusement à apprendre votre langue !

15/ Une dernière question concernant vos projets ?

En ce moment, je suis en train de travailler sur Glömp. Le numéro 9 sortira au mois de septembre et proposera les travaux de 30 artistes du monde entier. J’aurai moi-même un épisode sur un personnage prénommé Samuel. Un livre sur ce personnage devrait être publié en 2008. J’ai par ailleurs commencé à travailler sur le troisième livre de M. Espoir. Il sortira simultanément en finnois, en anglais et en français en janvier 2008. La série devrait comprendre 5 livres au final. Je travaille en parallèle au studio d’art Kutikuti, ici, à Helsinki. Je suis en train de superviser la traduction de Panier de Singe, une excellente BD des Français Jérôme Mulot et Florent Ruppert (8). Je m’inscris dans une douzaine d’autres projets, littéraires, graphiques ou musicaux. Pour suivre l’essentiel de mes activités, vous pouvez jeter un œil sur ces différents sites Internet :


Le premier livre de M. Espoir (22€) et Le second livre de M. Espoir (19€) de Tommi Musturi sont tous deux disponibles aux éditions La Cinquième Couche (www.5c.be).


1 Johan Ludvig Runeberg est un poète finlandais (1804-1877).
2 Réalisateur de cinéma américain (1893-1965) surtout connu pour la dizaine de westerns qu’il dirigea dans les années 1920 et 1930.
3 Les comic strips sont des bandes dessinées de quelques cases seulement, en général diffusées dans les journaux.
4 Personnage de cow-boy créé dans les années 1940 par l’Italien Benito Jacovitti.
5 Poète et humaniste américain (1819-1892).
6 Auteur de bandes dessinées finlandais dont plusieurs œuvres ont été publiées en France.
7 Plusieurs de ses œuvres (dont Une Relecture et Mon Bel Amour) sont disponibles aux éditions Ego Comme X (www.ego-comme-x.com).
8 Publiée en 2006 chez l’Association.

Liens

www.boingbeing.com
www.boingbeing.com/eden
www.haamu.com/piirustuskerho
www.kutikuti.com
www.huudahuuda.com
www.sarjakuvaseura.fi

 
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