| Les paradis blancs |  |
Pekka Halonen est peut-être le premier peintre qui sut le mieux évoquer le paysage de neige, non seulement sa beauté et sa sérénité, mais également son histoire et son évolution (des origines du Kalevala aux préoccupations écologiques), jusqu'à ce que ce « paradis blanc » devienne l'un des thèmes majeurs de l'art finlandais en même temps que l'emblème d'une identité nationale. Son itinéraire symboliste le conduira à définir l'image « mythique » de la fennitude : une nature authentique et sauvage dont la force et la puissance sont les meilleurs garants de liberté et de vitalité.
Les années d'apprentissage
Pekka Halonen est, avec Juho Rissanen, l'un des rares peintres de sa génération issus d'un milieu rural. Fils d'un fermier de la province du Savo, il naît à Lapinlahti, au domaine de Linnansalmi, le 23 septembre 1865. En 1885, à vingt et un ans à peine, il fait le choix original à l'époque, compte tenu de ses origines modestes, d'entreprendre une carrière artistique. Il rentre à l'Ecole de dessin de la Société des beaux-arts d'Helsinki qui fait alors office d'Académie, sous la direction du peintre Fredrik Ahlstedt. Entouré d'élèves plus éduqués que lui, il surmonte l'écart social et obtient une bourse d'étude qui lui permet de quitter l'Ecole avec succès en 1890.
Ses compatriotes Akseli Gallen-Kallela et Albert Edelfelt sont déjà célèbres lorsque Pekka Halonen s'installe à Paris où il poursuit son apprentissage dans plusieurs académies libres entre 1890 et 1894 : à l'Académie Julian (dans les ateliers de Jules Lefebvre et de Jean Benjamin Constant) et à l'Académie Colarossi. Durant cette période, il peint deux tableaux importants, d'esprit naturaliste et pleinairiste, inspirés de l'art de Jean-François Millet, de Camille Corot et de Jules Bastien-Lepage : Les Faucheurs, 1891 et Le Joueur de Kantele, 1892, de veine plus réaliste. A l'Académie Vitti, avec son compatriote Väinö Blomstedt, il bénéficie de l'enseignement de Paul Gauguin, pendant deux mois.
Aux années parisiennes, succède, en 1896-1897, un voyage en Italie, notamment à Florence. L'art de la Renaissance, et en particulier les oeuvres de Masaccio et de Giotto di Bondone, seront déterminants pour l'élaboration d'un style pictural monumental inspiré de la fresque.
Lors d'un voyage en Finlande, au printemps 1892, Pekka Halonen découvre une partie de la Carélie, région dans laquelle tout le monde s'accorde à y voir le berceau de la culture finnoise. C'est dans cette nature encore largement sauvage, frontière avec les terres de Russie, et dont le premier peuplement était finnois, que s'était le mieux conservée la mémoire des chants populaires réunis dans le recueil du Kalevala. L'endroit ne tarda pas à attirer les représentants du symbolisme finlandais, notamment le compositeur romantique Jean Sibélius.
Résolument déterminé à devenir le chantre de la nature vierge carélienne, Halonen peint quelques chefs-d'oeuvre dont Le Raccourci, un paysage de campagne empreint d'atmosphère subtile, situé à Ruskeala, d'esprit encore naturaliste, téméraire cependant dans le traitement esquissé. En 1900-1902, Halonen entreprend même la construction d'un atelier de style traditionnel sur les rives du lac Tuusula, près de Järvenpää. Contrairement à son ami peintre Akseli Gallen-Kallela, alors adepte expérimenté d'un symbolisme international très ésotérique, Halonen se spécialise, lui, dans les paysages et les sites pittoresques, souvent enneigés, sortes d'edens polaires, dont l'esprit primitiviste est sans doute inspiré de sa courte formation auprès de Gauguin. Admirant les compositions audacieuses des estampes japonaises, les figures monumentales de Puvis de Chavannes et la perception naturaliste du monde paysan propre aux peintres de Barbizon comme à Jules Bastien-Lepage, Pekka Halonen s'efforce de combiner les multiples approches dans une version pleinairiste-synthétiste très originale bien que paradoxale.
Paysagiste et patriote
Tout en le déprimant profondément, l'oppression russe des années 1899-1904 lui inspire aussi des paysages d'une grande puissance allégorique, où les forêts symbolisent à la fois le territoire et le combat de tout un peuple en quête d'une indépendance politique difficilement acquise puis menacée. On évoque à propos de cette période idéologiquement très intense le terme de « peinture de résistance ». En pleine ferveur patriotique, Pekka Halonen peint en 1899 Terre sauvage de Carélie, un paysage habité par une atmosphère oppressante à l'approche d'un orage, qui gronde derrière les montagnes et un lac ensoleillés. Ce « message crypté » évoque en fait la Finlande courageuse, héroïque, impassible, résistant stoïquement aux menaces qui mettent en danger son existence nationale, malgré la chute (symbolique là encore) de quelques troncs d'arbres morts au premier plan. | Reconnaissance internationale et retraite solitaire |  |
En 1900, Pekka Halonen réalise deux panneaux décoratifs pour le Pavilllon de la Finlande à l'Exposition Universelle à Paris (Lessive sur la glace et Chasseur de lynx) et expose six autres oeuvres (Les jeunes filles au guet, Joueur de Kantele, Terre sauvage, Soleil du soir, Dîner des paysans, Paysage d'hiver), ensemble pour lequel il obtient une médaille d'argent. A cette occasion, on lui reconnaît son style monumental original caractérisé par la simplification maximale de la composition et des formes qui produisent, à une certaine distance, un effet de calme et d'harmonie accentué par une palette subtile, restreinte, aux teintes mates. Après 1902, Pekka Halonen poursuit ses voyages en Europe, en Italie (1902, 1904), en France (1904), et en Russie (1912). Ce n'est que vers 1916, qu'il décide de séjourner régulièrement durant les étés et certains hivers à Kuhmoinen, dans le centre du pays, près des rapides Kivikoski. Jusque dans les années 1920, c'est là qu'il peint ses superbes paysages empreints d'une étonnante vérité. Il excelle dans le genre du paysage fréquemment épuré de toute présence humaine et axé sur la mise en valeur des forces primitives des forêts, s'efforcant de retranscrire aussi sensiblement que possible le jeu du soleil sur les blancheurs des flocons de neige. Avec une affection particulière, Halonen peint le passage de l'hiver au printemps, une « renaissance » à la vie primordiale, au moment de la fonte des glaces. Devenu maître incontesté de l'esthétique néo-réaliste, il reproduit ce qu'il y a de panthéiste dans le paysage nordique, remarquable par sa fraîche luminosité et son étrange obscurité bleuâtre. Sa peinture est un signe d'acquiescement définitif à l'immensité des espaces et à ses vertus, au silence enclin à la méditation, au respect des forces vitales, végétales et animales. Avec lui, la nature finlandaise, d'une blancheur parfaite, comme « immaculée » est divinisée. Elle est perçue comme un lieu où l'on peut dorénavant jouir de la béatitude éternelle, jusque-là réservée à des cieux plus méridionaux.
Pekka Halonen décède à Tuusula le 1er décembre 1933, dans sa maison-atelier qui porte son nom « Halosenniemi ».
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