Des oiseaux, des mers est avant tout une histoire d’amour. C’est ensuite un hymne à la liberté, une réflexion humaniste sur la question du choix. De l’histoire dramatique de Katie et Simon se dégage en effet une forme d’optimisme, et même de poésie. Les convenances et la pression sociale ne peuvent rien face à l’amour et à la croyance en l’avenir. Au fil des pages, la tristesse et l’émotion laissent place à l’espoir. Dans une atmosphère mélancolique, accentuée par un choix de couleurs récurrentes - jaunes et bleues - et de teintes pâles, l’auteur déroule les fils d’un scenario original, composé de trois parties distinctes, de deux parcours qui finiront par se croiser. Celui de deux jeunes amoureux, perdus ; celui d’un immigré vietnamien, lui aussi abandonné.
Ville Tietäväinen, après avoir passé plusieurs mois à Hong Kong, a choisi cette ville comme cadre de son histoire pour montrer la pression sociale qui s’exerce encore dans certaines parties du globe. Les détails foisonnent, et le coup de crayon est d’une précision chirurgicale. Même si certaines scènes auraient mérité d’être raccourcies, si la narration manque parfois de clarté, Des oiseaux, des mers enchante au moyen d’un graphisme très personnel, et surtout grâce à la force d’un scenario irréprochable et d’une originalité exemplaire. Reste maintenant à l’auteur – et à l’éditeur ! – à confirmer ce premier jet.
Né en 1970 à Espoo, Ville Tietäväinen est un artiste polymorphe. Architecte, designer graphique, il possède depuis 1998 son propre studio (Studio Tietäväinen Oy) à Kallio, dans un quartier branché d’Helsinki. Rencontre avec un dessinateur engagé.
Pour le public français qui vous connaît encore mal, pouvez-vous revenir sur votre parcours ? Je suis un designer graphique et un illustrateur parfaitement autodidacte de 34 ans. Je suis illustrateur et designer graphique de profession, dessinateur de bande dessinée par passion.
Quelles sont vos influences en matière de bande dessinée ? Je suis surtout intéressé par la BD que je nomme moi-même « sérieuse ». Parmi les dessinateurs qui m’influencent, je citerais Enki Bilal, Miguelanxo Prado, Dave Mc Kean, Max Cabanes, Art Spiegelmann, Hugo Pratt. Sans oublier un de mes collègues finlandais : Tarmo Koivisto, créateur de Mämmilä, une saga incroyable dont l’histoire se déroule dans un petit village finlandais.
Pourquoi avoir choisi l’Asie et plus particulièrement Hong Kong comme cadre de l’histoire de Des oiseaux, des mers ? En fait, le contenu a beaucoup évolué depuis 1997, c’est-à-dire depuis que j’ai commencé à travailler sur ce projet. J’ai obtenu une bourse pour aller prendre des photos à Hong Kong et étudier la culture de ce pays. J’ai vécu un mois et demi sur place et les personnes que j’y ai rencontrées m’ont aidé à garantir l’authenticité du récit et à l’enrichir d’éléments traditionnels. Lorsque j’ai pris conscience du caractère impitoyable de la ville, mon histoire est devenue bien plus désespérée que je ne l’aurais imaginé.
Vous semblez particulièrement concerné par les problèmes politiques et sociaux. Cherchez-vous à véhiculer un message particulier ? Le message de Des oiseaux, des mers, c’est avant tout l’espoir et la liberté de décider par soi-même. La pire chose, selon moi, est de céder avec fatalisme sa propre volonté à quelqu’un d’autre. Je crois qu’il est préférable d’avoir des rêves, mêmes s’ils semblent irréalisables, plutôt que de soumettre son esprit à l’autorité d’un autre individu. Chacun doit vivre sa propre vie, ici, sur Terre.
L’atmosphère de vos illustrations est particulièrement sombre et mélancolique. Etes-vous si fataliste sur l’avenir des plus jeunes et des plus faibles dans le monde ? J’essaye de créer des ambiances qui enrichissent la narration. Comme je l’ai dit, je ne crois pas au destin, même si certains être humains sont ici pour opprimer les plus faibles.
Pourquoi avoir choisi de découper l’histoire en plusieurs parties distinctes ? C’est vrai que la structure narrative est assez complexe ! L’album débute et s’achève au même moment chronologique, et la fin chronologique se situe au milieu de la bande dessinée ! A ce moment là, donc, le lecteur connaît la fin de l’histoire, ce qui lui donne une perspective différente à la lecture du reste de l’album. Dans le prologue et l’épilogue, Katie est entre la vie et la mort. Elle se souvient de sa vie et ne regrette pas les choix qu’elle a faits.
Techniquement parlant, comment travaillez-vous ? Les dessins définitifs sont réalisés à l’aquarelle et à la gouache sur du papier gris, ce afin d’obtenir des lumières et des ombres. Les perspectives bleutées sont effectuées à l’aide d’un ordinateur.
Qu’appréciez-vous le plus dans la bande dessinée ? Je ne suis pas un grand amateur de BD contemporaine. Je puise mon inspiration dans ma propre expérience, mais aussi dans la littérature et le cinéma. Je pense ainsi avoir une plus grande liberté de création.
Des projets ? Je suis en train d’écrire le scenario d’une prochaine bande dessinée. J’ai voyagé au Maroc et en Espagne et observé les atteintes aux droits de l’homme dans ces pays. Je voudrais mettre le doigt sur les frontières physiques et mentales entre le Nord et le Sud, entre les riches et les pauvres. L’histoire raconte la vie d’un immigrant marocain qui tente de retrouver sa liberté, sa dignité. Je sais, ce n’est pas une histoire très gaie !
La bande dessinée finlandaise est encore méconnue en France. Les éditions Delcourt, qui ont choisi de publier « Des oiseaux, des mers », reviennent sur ce choix de l’originalité. Rencontre avec Thomas Ragon, éditeur.
La Finlande possède une culture de BD presque centenaire. Pourquoi les éditeurs tardent-ils tant à faire découvrir les auteurs finlandais au public hexagonal ? Est-ce uniquement un problème de traduction ? Je ne suis pas persuadé que les éditeurs français « tardent » à faire découvrir la scène finlandaise... Pour le moment, il est vrai que les auteurs traduits l’étaient le plus souvent par de « petits » éditeurs, comme Frémok, l’An 2 ou l’Association, mais des auteurs finlandais sont traduits en français à cette heure. Il ne s’agit pas de problème de traduction, on trouve toujours des traducteurs, même pour une langue peu parlée comme le finnois, mais plutôt une question de l’accès aux œuvres, et d’adéquation avec le marché de la bande dessinée en France. Ce que je connais de la bande dessinée finlandaise correspond plutôt à ce que l’on appellerait l’underground ici ou bien à de l’humour, difficile à traduire.
Pourquoi Delcourt a-t-il choisi d’éditer ce jeune auteur finlandais ? Qu’est-ce qui vous a plu chez lui ? Nous avons choisi de l’éditer déjà parce qu’un agent nous l’a envoyé ! Ensuite, cet album est arrivé auréolé du titre de meilleur album de l’année, donc on se dit que cela doit au pire être intéressant... Après, une fois le sujet connu, ce qui nous intéresse, c’est la manière dont le récit est organisé et l’observation des planches. Des oiseaux, des mers est manifestement une très bonne bande dessinée. Ce qui est particulièrement fort chez Ville Tietäväinen c’est la finesse d’observation des personnages, son ton en demi-teinte, le refus du spectaculaire au profit de la sensibilité. Et son graphisme qui est très fort, avec des ambiances de couleurs fabuleuses.
Pourquoi l’avoir publié dans la collection « Contrebande » ? Quelles sont les caractéristiques de cette collection ? Comme son nom ne l’indique peut-être pas assez, la collection Contrebande accueille des œuvres étrangères. On y trouve essentiellement des bandes desséinées anglo-saxonnes, issues du marché américain. Les grands classiques, comme les Watchmen, From Hell, Jimmy Corrigan, Cages, etc. Ses caractéristiques sont d’accueillir des formats très différents, que ce soit au niveau de la taille du livre ou du nombre de pages.
Connaissez-vous d’autres dessinateurs finlandais ? J’aime bien Pentti Otsamo, Matti Hagelberg et Kati Kovacs. La bande dessinée est un art vraiment universel. Il est relativement compliqué d’avoir une connaissance précise et exhaustive de ce qui peut se faire partout dans le monde ! Je sais que la Finlande est un pays de bande dessinée, je suis donc plutôt curieux de savoir ce qui peut s’y passer, mais malheureusement, je ne peux pas me permettre de visiter tous les festivals du monde ou d’y aller tous les ans. Si les auteurs, les maisons d’éditions ne nous envoient pas leurs productions, c’est très difficile. Notre maison n’a pas pour vocation de se spécialiser dans les traductions d’un pays plutôt qu’un autre. On cherche à publier de bonnes bandes dessinées, quelles que soient leurs origines. Il y a tout de même quelques constantes, concernant la bande dessinée et l’édition en général. Une est essentielle : l’humour, particulièrement difficile à traduire, qui est le plus souvent ancré dans les réalités du pays. Et la bande dessinée est particulièrement forte et présente sur ce créneau.
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