Que se passe-t-il quand une star de la BD française et un jeune auteur finlandais se rencontrent ? D’abord rien. « J’ai dû croiser Ville Ranta plusieurs fois à Angoulême mais comme tous les dessinateurs finlandais au festival, il était trop saoul et je n’ai certainement rien trouvé à lui dire », raconte Lewis Trondheim. « Nous nous sommes ensuite revus au festival de bande dessinée à Helsinki en 2004. Il venait de traduire Approximativement pour Asema. Et il était moins saoul. »
Ville Ranta se souvient bien de cette rencontre. Fervent admirateur de Trondheim, il présente ces dessins au Français qui lui lance, « peut-être un peu comme un défi », qu’il aimerait bien travailler avec lui. Qu’à cela ne tienne : le projet de Célébritiz¸que Trondheim mûrissait depuis quelque temps tout en cherchant le dessin adapté, est lancé : « Ville a une énergie incroyable dans son dessin, une vivacité rafraîchissante pour un vieux croulant comme moi », explique Trondheim. Ville, lui, parle de « vieux maître » : « C’était un honneur de travailler avec Lewis. » | Une histoire à deux mains |  |
L’album prend forme de façon plutôt inhabituelle, par séquence de double page : Trondheim, en charge du scénario, envoie le texte, Ville dessine et renvoie le tout. Les premières 4-6 pages font quelques aller-retour entre la Finlande et la France avant que le résultat ne soit satisfaisant. Ensuite, le rythme s’accélère, toujours sur le mode de l’improvisation. Ville ne connaît jamais la suite du scénario, et Lewis lui laisse une totale liberté pour le dessin. « C’était une méthode de travail assez radicale. En dessinant un personnage, je ne savais jamais si Lewis n’allait pas le zigouiller dans les deux pages d’après », se souvient Ville en riant. Parfois, c’est l’inverse qui se passe : un personnage dessiné par Ranta inspire Trondheim pour la suite de l’histoire.
L’histoire se construit petit à petit, au grès des échanges. « Ce n’est qu’à partir de la moitié de l’album que j’ai commencé à comprendre un peu de quoi il s’agissait », se souvient Ville : Michel Canard s’achète une veste aux puces, trouve des pilules dans la poche, en avale une et se transforme en et Mickael Kanard, célébrité poursuivie par des fans et des producteurs. Sauf que la durée d’action des pilules est limitée… | Un accueil enchanté |  |
Quand Trondheim présente le projet à un éditeur français, l’accueil est d’abord un peu froid : « Il trouvait que les textes étaient mal écrits et que les dessins étaient mal faits. Mais après plusieurs pages, il a fini par comprendre le livre et apprivoiser son regard sur le dessin de Ville », raconte Trondheim qui, lui, n’a jamais douté et « n’hésite pas à claquer la porte si les termes du contrat ne lui conviennent pas », comme le formule Ville. Finalement, l’album sera publié dans la collection « Poisson Pilote » de Dargaud, et présenté à la presse à Paris et à Angoulême en janvier 2006.
« C’est là que j’ai compris à quel point Lewis est une star en France », s’exclame Ville, pris de court par l’emballement médiatique impensable en Finlande. « Ici, la BD n’intéresse pas grand monde. On est loin des débats suscités par Célébritiz ! »
L’album avec Trondheim aura-t-il sur Ville l’effet de la « pilule qui rend célèbre » ? L’avenir le dira… Des projets sont en cours avec Dargaud. A l’automne 2006, Ca et là publiera en français Isi on vähän väsynyt (Papa est un peu fatigué), dernier album de Ranta. Trondheim, lui, a eu sa dose : « Moi, je prends plutôt des pilules pour devenir inconnu. J'aime marcher tranquillement dans les rues. » | Auteur et éditeur |  |
Né en 1978 à Oulu (Finlande), Ville Ranta fait partie de la jeune génération d’auteurs de bande dessinée finlandaise. Il a longtemps travaillé comme journaliste, avant de se consacrer entièrement à la BD. En 2000, il fonde, avec d’autres auteurs, la maison d’édition Asema, dont l’anthologie Laikku 3 a reçu le prix du meilleur album alternatif à Angoulême en 2005. Ville Ranta est l’auteur de Isi on vähän väsynyt (Asema, 2005), de Engelsmannit tulevat ! (avec Mika Lietzen, Don L Inspirations, 2004), de Sade (Asema, 2003), de Viime vuonna Kemissä (Asema, 2002) et de Matka Limpopoon (autoédition, 1992). Les caricatures du prophète Mohammed font des vagues dans la BD finlandaise |  |
Il avait certes pris quelques précautions, avait longuement discuté avec le rédacteur en chef… mais il a malgré tout été dépassé par les événements. La publication, dans la revue culturelle Kaltio, d’une BD de Ville Ranta mettant en scène un dialogue entre un prophète Mahomet, caché par un masque et très énervé, et un auteur de BD chantre de la liberté d’expression mais bien effrayé, a suscité un débat houleux en Finlande. Ranta y montre, entre autres, la Présidente Mme Tarja Halonen, le Premier ministre M. Matti Vanhanen et le ministre des Affaires étrangères M. Erkki Tuomioja en train de brûler le drapeau danois. La critique de l’attitude du gouvernement finlandais et la mise en scène du prophète n’ont pas plu non pas aux musulmans finlandais… mais aux sponsors de la revue. La banque Sampo et la compagnie d’assurances Tapiola ont immédiatement retiré leur soutien financier – suite à quoi le conseil d’administration de la revue a annoncé, le 23 février 2006, le renvoi du rédacteur en chef Jussi Vilkuna. Dans la foulée, la ville d'Oulu a annulé sa commande auprès de Ranta pour une illustration d'un ouvrage sur J.V. Snellman, philosophe national finlandais. L’incident a suscité des réactions virulentes de la part d’artistes et de journalistes, défendant la liberté d’expression. Ranta, lui, s’étonne : « Mon inquiétude avant la publication était surtout de savoir comment cette BD allait être reçue par les musulmans. Mais je n’ai eu qu’une lettre très polie me suggérant de demander pardon à Dieu. » Reste à voir si ce conseil vaudra aussi pour les sponsors…
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