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Rencontre littéraire

Culture > Littérature
26-03-10
Auteur : Nicolas Benard
Le succès d’un livre repose non seulement sur le talent de l’auteur, mais sur celui de son diffuseur – la maison d’édition – et sur son exposition médiatique. Pour ce qui concerne les productions étrangères, on oublie souvent d’associer à ce processus le travail – ô combien important ! – du traducteur.
Passeurs de culture


Le succès d’un livre repose non seulement sur le talent de l’auteur, mais sur celui de son diffuseur – la maison d’édition – et sur son exposition médiatique. Pour ce qui concerne les productions étrangères, on oublie souvent d’associer à ce processus le travail – ô combien important ! – du traducteur.

La Finlande possède deux langues officielles – le finnois et le suédois – dont la diffusion demeure cependant restreinte en dehors de ses frontières. Heureusement, grâce à une poignée d’amoureux des Langues et des Lettres, la littérature et la bande dessinée finlandaises connaissent une diffusion accrue depuis quelques années. Nous avons choisi de donner la parole à ces femmes et à ces hommes de l’ombre, ces passeurs de culture, sans lesquels le domaine « littérature finlandaise » n’existerait pas.

Une question se pose avant tout : qui sont ces passeurs ? Des Finlandais désireux de mieux faire connaître leur culture, ou des Français « finnophiles » ? Evidemment, on ne s’intéresse pas à la littérature finlandaise par hasard, comme l’explique Anne Colin du Terrail, responsable, entre autres, des traductions des romans d’Arto Paasilinna, Leena Lander et Johanna Sinisalo :

« Je suis née dans une famille franco-finlandaise et j’ai toujours parlé les deux langues. Je n’ai en fait jamais étudié le finnois. […] Alors que j’étais étudiante en architecture, j’ai d’abord profité du fait que j’étais bilingue pour arrondir mes fins de mois en travaillant comme interprète pour des entreprises finlandaises venues en France participer à des foires et expositions commerciales. De fil en aiguille, ces entreprises m’ont proposé des traductions [...] Le temps que je termine mes études, j’avais un bon début de clientèle et j’ai décidé d’abandonner l’architecture pour la traduction. »

Philippe Bouquet, lui, est 100 % français, n’a jamais vécu en Finlande et ne traduit que le suédois, second idiome officiel du pays. Sa passion pour cette langue est le résultat d’un coup de foudre : 

«  J'ai découvert la Suède et les pays nordiques à l'âge de 19 ans et je suis aussitôt tombé amoureux de la langue suédoise (c'est sérieux, à cet âge-là) et à la suite de cela, de la littérature suédoise […] Je suis venu à la traduction après la soutenance de ma thèse, quand j'ai […] cherché quelque chose d'intelligent à faire pour ne pas mourir idiot. Quelque chose qui se situe dans le cadre de mon amour pour la littérature nordique, qui lui soit utile et soit en même temps partiellement créatif et pas seulement intellectuel. C'est un choix existentiel qui a peu à peu tourné au vice, puisque je suis incapable de m'en passer, tant le plaisir (sensuel) que j'y prends est fort. »

Gabriel Rebourcet, actuel consul de Finlande à Marseille, n’en fait pas sa profession principale ni économique, mais il a néanmoins traduit le Kalevala, l’épopée nationale finlandaise composée par Elias Lönnrot. Ce sont ses études en Finlande qui lui ont permis de s’attaquer à l’œuvre immense du médecin folkloriste finlandais.

Enfin, Kirsi Kinnunen est une vraie Finlandaise qui, pour des raisons d’ordre privé, s’est installée dans l’hexagone : « Je suis arrivée en France en 2000 et, comme je n’avais pas envie d’un job traditionnel dans un bureau, je me suis tournée vers la traduction. J’avais acquis une grande expérience en travaillant à l’organisation du Festival de court-métrages de Tampere, puis en tant qu’interprète au Festival de bande dessinée de Kemi. »

A. Colin du Terrail fait ses premiers pas dans la traduction en 1989 avec Arto Paasilinna : 

« À l’époque, je connaissais assez mal la littérature finlandaise, en dehors des classiques. J’ai donc exploré pendant plusieurs mois les ressources de la Bibliothèque nordique, en cherchant un auteur que j’aurais envie de traduire. Mon idée était de traduire un roman entier, puis d’aller le proposer à des éditeurs. C’est en revoyant le film de Risto Jarva, L’Année du lièvre, que je me suis rendu compte qu’il était tiré d’un roman d’Arto Paasilinna.

J’ai alors lu ce livre et décidé de le traduire. Le travail n’étant pas aussi simple qu’il en avait l’air, il m’a fallu un an pour en venir à bout, et presque deux ans de plus pour qu’un éditeur décide de le publier, en 1989. » On connaît le succès du livre et des dix autres qui ont suivi depuis. P. Bouquet, lui, s’est tourné vers l’écrivain Henrik Tikkanen et son roman Le Héros oublié : « J'ai apprécié son humour et sa satire du militarisme finlandais, mais pas seulement. J'ai eu la chance de le placer assez facilement et j'ai alors attrapé le virus. »
 
Qu’en est-il des rapports entre « l’introducteur » (pour reprendre une expression de P. Bouquet) et l’auteur dont il se voit confier la mission de traduire l’œuvre ? « Mes rapports ont toujours été bons voire excellents », indique P. Bouquet. « Il est même arrivé que cela débouche sur une amitié. Les auteurs avec lesquels j’ai collaboré ont toujours été très compréhensifs et répondu avec beaucoup de patience aux questions que je leur posais […] Ces rapports ont constitué une grande partie du plaisir et de l'enrichissement intellectuel que j'ai puisé dans la traduction. »

A. Colin du Terrail, K. Kinnunen et G. Rebourcet entretiennent eux aussi des relations cordiales, voire amicales, avec les auteurs. Et avec les éditeurs ? « Les rapports varient entre excellents (avec les petits tels L'Elan ou Gaïa) et exécrables (avec la plupart des gros, je vous laisse trouver les noms) », ironise P. Bouquet. A. Colin du Terrail, de son côté, ne souffre d’aucune véritable contestation : « Les directeurs de collection qui supervisent mon travail sont bien obligés de me faire confiance puisqu’ils ne lisent pas le finnois ! »

Le rythme de travail est très variable. G. Rebourcet ne peut consacrer aux traductions que ses soirées, ses week-ends et… ses vacances ! P. Bouquet apprécie les longues sessions, à raison de six heures par jour. K. Kinnunen et A. Colin du Terrail s’investissent encore plus, n’hésitant pas, si nécessaire, à travailler de nuit : « Comme j’ai une fâcheuse tendance à me laisser aller à la paresse quand j’ai l’impression d’avoir du temps devant moi, je me retrouve le plus souvent à terminer mes traductions de roman dans l’urgence, en travaillant quasiment jour et nuit pendant quelques semaines, complètement coupée du reste du monde ! »

Chaque traducteur, ou presque, s’inscrit dans un processus de perfectionnement et de remise en question permanent. K. Kinnunen fréquente les nombreux forums dédiés aux langues pour échanger avec d’autres traducteurs.

A. Colin du Terrail participe à des ateliers tout en enrichissant sa connaissance des langues française et finnoise par des lectures diversifiées : « J’essaie de réfléchir sur la langue française et sur toutes les possibilités qu’elle offre, en lisant autant que possible des auteurs qui la manient avec dextérité et sortent des sentiers battus. Varier les traductions est aussi un exercice utile. Les textes juridiques, par exemple, enseignent la rigueur, l’écriture théâtrale oblige à travailler le rythme et le souffle des phrases, et l’inventivité lexicale de certains auteurs finlandais incite à tenter de pousser le français dans ses derniers retranchements. »

Quid de la rémunération ? Elle varie selon les supports. Les traductions de P. Bouquet et A. Colin du Terrail s’inscrivent dans une rémunération traditionnelle, « au feuillet », tandis que K. Kinnunen doit une partie de son salaire à des aides de Fili* : « Pour un travail de traduction de trois mois, je perçois un salaire d’environ 1.200 € mensuels. Et encore la situation est bien meilleure en France qu’en Finlande où les traducteurs touchent seulement 40 à 60 % du salaire d’un ouvrier. » Au final, même en travaillant très vite, c’est-à-dire intensément, la traduction littéraire demeure une activité mal payée. Difficile, donc, de vivre décemment à moins de trois traductions annuelles.

Grâce à tous ces passeurs, la littérature finlandaise semble promise à un bel avenir dans l’hexagone. Si A. Colin du Terrail, à qui « revient tout le mérite de la diffusion de la littérature finlandaise » (dixit G. Rebourcet), poursuit son travail de traduction de l’œuvre de A. Paasilinna (« Il reste encore de nombreux romans à traduire en français, et il continue d’en écrire un par an ! »), d’autres auteurs finlandais, connus ou méconnus, pourraient bientôt arriver dans nos librairies : Ulla-Lena Lundberg, Lars Sund, Staffan Bruun, Sofi Oksanen, Katja Tukiainen ou encore Petteri Tikkanen.

Quant à G. Rebourcet, il travaille sur la traduction – enfin ! – de la Kanteletar, l’autre monument de la production de E. Lönnrot. La littérature finlandaise a encore de beaux jours devant elle.

* Le Fili, ou Centre d'information sur la littérature finlandaise, a pour objectif de faire connaître la littérature finlandaise hors de ses frontières et d’encourager la traduction dans d'autres langues.


Principaux traducteurs de littérature et de bande dessinée finlandaises :


- Alexandre André (Anna Krogerus, Laura Ruohonen)

- Elena Balzamo (Henry Parland)

- Philippe Bouquet (Kjell Westö, Henrik Tikkanen, Märta Tikkanen, Bengt Ahlfors, Johan Bargum, Tove Jansson, Runar Schildt) 

- Sébastien Cagnoli (Unno Kailas, Daniel Katz, Sofi Oksanen)

- Antoine Chalvin (Arto Paasilinna) 

- Anne Colin du Terrail (Arto Paasilinna, Matti Yrjänä Joensuu, Kari Hotakainen,  Leena Lander, Leena Lehtolainen, Johanna Sinisalo) 

- Maurice de Coppet (Runar Schildt, Juhani Aho, Arvid Järnefelt)

- Jocelyne Fernandez-Vest (de sâme : Nils-Aslak Valkeapää)

- Anna Gibson (Monika Fagerholm)

- Pierre Grouix (Bo Carpelan) 

- Jean-Michel Kalmbach (Riikka Ala-Harja, Matti Hagelberg)

- Kirsi Kinnunen (Ville Ranta, Aapo Rapi, Teppo Sillantaus, Jyrki Heikkinen) 

- Johanna Kuningas (Aino Havukainen & Sami Toivonen)

- Jean-Luc Moreau (Mika Waltari) 

- Paula et Christian Nabais (Riikka Ala-Harja, Jari Tervo, Mika Waltari) 

- Jacques Outin (Catharina Gripenberg)

- Anne Papart (Rosa Liksom)

- Jean-Louis Perret (Mika Waltari) 

- Gabriel Rebourcet (Elias Lönnrot, Jyrki Kiiskinen, Timo K. Mukka)

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