La Finlande, cependant, est encore peu présente dans l’univers du roman noir scandinave, loin derrière la Suède, la Norvège, l’Islande et, dans une moindre mesure, le Danemark.
A l’exception de Matti Yrjänä Joensuu, Leena Lehtolainen est ainsi la seule à pouvoir rivaliser avec les maîtres nordiques du genre. Auteur d’une dizaine de romans dont l’héroïne, Maria Kallio, est une femme flic, la romancière commence à se faire une place au soleil. Un cœur de cuivre, troisième épisode de la série, vient juste de paraître aux éditions Gaïa. Si Leena Lehtolainen faisait encore preuve, dans ses deux premiers essais, de maladresse et de naïveté, Un cœur de cuivre est une vraie réussite, mêlant habilement introspection et suspense. L’heure du succès aurait-elle sonné en France ? Rencontre avec une romancière engageante et engagée.
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Votre éducation a-t-elle influé sur votre goût pour la littérature ? Je suis née et j’ai grandi dans la province de la Finlande-Orientale, d’abord dans un petit village répondant au nom de Vesanto [Savonie du Nord, ndr], ensuite dans une la ville minière d’Outokumpu [Carélie du Nord, ndr]. Mes parents étant tous les deux professeurs de lettres, je fus très tôt initiée et encouragée à la lecture.
Quel fut votre premier contact avec le polar ? Ma mère possédait une belle collection de livres de Agatha Christie, ce sont donc les premiers polars que j’ai lus quand j’avais 9 ans. Elle a toujours préféré les auteurs féminins comme Eeva Tenhunen (née en 1937) et Pirkko Arhippa (née en 1935), ou encore la Suédoise Maria Lang (1914-1991). J’ai donc grandi avec elles. Mon intérêt pour le polar s’est ensuite manifesté durant mes études, puisque mon sujet de thèse a porté sur les romans de Eeva Tenhunen et leurs relations avec le genre du roman policier.
Vous n’aviez que 12 ans lorsque votre premier roman a été publié… Ce livre raconte l’ordinaire de deux garçons et de deux filles, âgés de 11-12 ans. Mais il y a déjà quelques références et allusions à l’univers du polar : le père d’un des personnages est un policier, tandis qu’un autre est en prison ! L’un des adolescents rejoint en outre un gang de jeunes criminels, et l’un d’entre meurt à la fin de l’histoire. Tous les ingrédients du polar – le crime, la police, la mort – étaient déjà réunis dans ce premier pas littéraire.
Le choix d’un personnage féminin est-il dû à des convictions féministes ? Quand j’ai commencé la série des Maria Kallio, au début des années 1990, il n’existait pas encore d’héroïne de ce genre dans le polar finlandais. Et lorsque le personnage principal était une femme, il s’agissait toujours d’une amatrice. C’est pour cette raison que j’ai créé Maria Kallio, policier de métier qui le pouvoir de poser des questions et surtout d’obtenir des réponses. Alors oui, on peut dire qu’il s’agit d’une revendication féministe. Maria Kallio donne-t-elle une image plus humaine, voire plus intelligente, de la police ? Qu’en pensent les policiers finlandais qu’il vous arrive de rencontrer ? Maria est un être humain, avec ses qualités et ses défauts, et certainement pas Superwoman ! J’ai reçu beaucoup de commentaires de la part de mes compatriotes, ainsi que d’officiers de police d’autres pays, et tous estiment qu’elle est très proche de la réalité.
Quel regard porte-t-elle sur la société dans laquelle elle vit ? Les problèmes inhérents à toute société reposent sur des inégalités non seulement de sexe, mais de classes ou de minorités. Maria considère qu’elle a le devoir d’essayer de changer les choses. Cependant, il n’y a pas de message particulier. Mon but principal est d’aider les gens à mieux comprendre les autres ainsi qu’eux-mêmes. Mais je préfère inciter les gens à réfléchir que leur donner des réponses toutes faites.
Maria est perpétuellement envahie par le doute. Est-ce un signe de faiblesse, ou le symbole des difficultés d’une jeune femme face à une société encore très conservatrice, parfois misogyne ? Le lecteur perçoit ses doutes parce que j’ai choisi d’écrire à la première personne du singulier. Mais les autres personnages, notamment ses collègues policiers, n’en ont pas conscience. Reste qu’elle se doit d’être deux fois meilleure que ses collègues masculins, en tout cas au début de sa carrière.
Dans chacun de vos romans, du moins dans les trois publiés en France, Maria connaît la victime. La Finlande est-elle un si petit pays ? C’est vrai, comme vous le dites, pour les premières aventures de Maria. Par la suite, elle déménage pour travailler à Espoo. Mais vous savez, nous ne sommes que 5,3 millions à vivre dans ce pays, alors tout le monde connaît quelqu’un qui connaît la personne sur laquelle vous cherchez à vous renseigner !
La violence est peu présente dans vos romans. On est loin des descriptions « chirurgicales » de certains auteurs qui prennent plaisir à raconter, dans le détail, les actes parfois barbares des meurtriers. Vous avez peur d’effrayer une partie de votre lectorat ? J’essaye, le plus possible, d’éviter les descriptions crues, car cette violence visuelle ne m’intéresse pas. Mais comme vous le verrez dans les prochains épisodes, certains de mes romans contiennent quelques scènes effrayantes !
Une cinquantaine de polars sont publiés chaque année en Finlande. Comment faites-vous pour résister à tous ces concurrents ? Je n’ai aucune raison de me plaindre ! Je crois être responsable, en partie, de cet engouement populaire pour la littérature de genre en Finlande, et j’accueille avec plaisir tous les nouveaux arrivants ! La plupart des autres auteurs de polars finlandais sont mes amis et j’adore me confronter à eux en lisant leurs œuvres. Il règne entre nous un réel esprit d’équipe.
En dehors de la Finlande, quel pays est le plus réceptif aux enquêtes de Maria Kallio ? Onze de mes romans et plusieurs nouvelles ont été traduits en Allemagne, donc ce pays représente aujourd’hui mon plus gros marché. J’essaye de voyager aussi souvent que possible car j’apprécie la découverte de nouveaux endroits. En général, j’effectue 6 ou 7 voyages par an à l’étranger. Ainsi, début novembre, je serai en France pour participer au Salon du livre de Nantes. Je suis impatiente d’y être ! Cette diffusion internationale est-elle, selon vous, synonyme de consécration ? Je suis évidemment très heureuse que mes romans soient disponibles dans de nombreuses nations étrangères. Je pense que les peuples, quelle que soit leur culture, partagent les mêmes sentiments. Mes romans conservent néanmoins, selon moi, un caractère typiquement finlandais, et c’est un honneur pour moi de pouvoir diffuser la culture de mon pays à l’échelle internationale.
Malgré cela, votre site Internet est uniquement en finnois ! Il existe aussi un site en allemand, www.leena-lehtolainen.de ! Je ne suis pas très douée en informatique, mais je reconnais qu’il faudrait y ajouter des sections en anglais et en français.
Quel est votre rythme de travail ? Quand j’ai commencé à écrire, mon fils n’avait que 6 mois, et le second est arrivé rapidement. Par conséquent, je fus contrainte de travailler pendant qu’ils dormaient, souvent la nuit ! Aujourd’hui, j’écris entre 8 heures et 16 heures, mais il m’arrive encore de poursuivre après le coucher du soleil. Je travaille rarement le week-end, sauf si je suis en train de terminer un roman. Et je m’interdis d’écrire pendant les vacances !
Quels sont vos rapports avec votre traductrice en France, Anne Colin du Terrail ? Anne est une personne adorable et une excellente traductrice. Lorsqu’elle se pose des questions, je me fais toujours une joie de lui répondre. Elle est, à l’instar des autres traducteurs, devenue une amie. D’une manière générale, je crois qu’il est important que l’auteur et le traducteur parlent le même langage.
Quatre de vos romans ont été adaptés à la télévision finlandaise. Il semble d’ailleurs qu’à cette occasion, ces productions aient été à l’origine de débats animés ! Quel regard portez-vous sur ces adaptations ? Il y a eu trois différents types de productions : une première adaptation pour un téléfilm ; ensuite, une adaptation pour une série télévisée diffusée en 13 épisodes ; et enfin, une série de 3 épisodes, toujours produite pour la télévision finlandaise. J’ai collaboré de manière étroite avec la production, le réalisateur, les scénaristes et les acteurs dès lors qu’ils estimaient avoir besoin de mes conseils. Ce fut un plaisir de les aider, même si je savais qu’ils étaient tous de grands professionnels. Mais ces adaptations m’ont donné un éclairage différent et intéressant sur les personnages et les situations que j’avais créés.
C’est l’actrice Minna Haapkylä, connue en France pour avoir joué dans plusieurs productions françaises ces dernières années – notamment dans Le serpent de Eric Barbier, sorti en 2007 – qui a endossé le rôle de Maria Kallio. Est-ce une satisfaction de voir une actrice aussi connue incarner votre « créature » ? Ce qui est amusant, c’est que j’ai rencontré Minna pour la première fois... hier, lors d’une réception au Ministère des Affaires étrangères finlandais ! J’étais évidemment très heureuse qu’elle soit choisie pour le rôle car c’est une excellente actrice.
Revenons à Maria Kallio. Comme toute bonne Finlandais(e) qui se respecte, elle semble très concernée par l’écologie… Pour certains Finlandais, la protection de l’environnement est un devoir et un mode de vie. Malheureusement, pas pour tous.
Comme vous, Maria Kallio est née en 1964, elle a deux enfants, elle adore les chats, etc. Est-elle une transposition littéraire de Leena Lehtolainen ? Attention, Maria n’est pas mon alter ego ! Nous partageons certaines choses que vous mentionnez, mais sa passion pour les voitures et les machines n’est absolument pas autobiographique… Et je crois être bien meilleure cuisinière qu’elle !
Ouvrages disponibles en français (aux éditions Gaïa) : - Mon premier meurtre, 2004 ; - La poisse, 2006 ; - Un cœur de cuivre, 2009.
Pour en savoir plus : - le site Internet des éditions Gaïa : www.gaia-editions.com ; - le site personnel de Leena Lehtolainen (en finnois) : www.leenalehtolainen.net ; - un site non officiel (en allemand) : www.leena-lehtolainen.de.
L’avis de Susanne Juul (directrice des éditions Gaïa) :
« Pour notre collection de polars venus du froid, nous recherchons des auteurs qui écrivent des romans dans lesquels l'intrigue se tient parfaitement, bien sûr, mais où l'on s'attache également au personnage principal - dans ce cas précis la jeune inspectrice Maria Kallio - par la description de son caractère et de sa vie en général. Nous recherchons également des romans policiers qui traitent de sujets de société, des sujets qui nous regardent tous. Il nous semble important, en lisant un polar, de passer un bon moment de divertissement, mais aussi de finir la lecture avec le sentiment d'avoir acquis quelque chose, un savoir, une réflexion, un dépaysement. Nous trouvons tout cela dans les romans de Lehtolainen. »
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