On peut d’ailleurs considérer la musique finlandaise comme particulièrement proche de la nature et écologique, qu’il s’agisse de la poésie chantée des temps anciens ou de l’art environnemental d’aujourd’hui, écrit Susanna Välimäki, maître de conférences à l’Université d’Helsinki.
On peut citer notamment Einojuhani Rautavaara, Kaija Saariaho et Olli Mustonen parmi les compositeurs contemporains qui perpétuent la tradition de la musique environnementale : qu’il s’agisse de la forêt, de la mer, de l’espace ou de la simple idée de la lumière, la nature leur est prétexte à une incursion au-delà des réalités terre à terre, comme s’il s’agissait de pousser une porte entrouverte pour avoir accès à une expérience spirituelle en relation avec le sacré. La musique verte prend position sur les questions d’environnement |  |
Par la force des choses, la vision de la nature qui est la nôtre en ces années 2000 comprend une sensibilité aux catastrophes écologiques et une conscience des problèmes auxquels est confrontée la planète.
De même, les œuvres musicales dont les thèmes s’ancrent dans la nature ont actuellement plus souvent tendance à prendre position sur les questions liées à l’environnement, si bien qu’il existe aujourd’hui une forme d’art véhiculant un discours critique sur les problèmes écologiques et offrant par ailleurs une synthèse entre esthétique, éthique et écologie : d’une façon générale, c’est là l’un des courants majeurs et les plus dynamiques de l’art contemporain.
La musique écologiquement critique ne se contente pas de dépeindre la nature ou le rapport entre l’Homme et la nature, elle prend aussi en compte la crise écologique à laquelle nous sommes confrontés.
Cette « musique verte » ou « écomusique » traite de l’interaction entre l’Homme et la nature en évoquant notre mode de vie, responsable de la destruction de la nature à travers par exemple le réchauffement climatique, la déforestation des zones de forêts humides tropicales, la pollution, l’extinction de certaines espèces animales par suite de chasse intensive, ou encore la disparition des modes de vie des populations autochtones.
La musique écologiquement critique se caractérise également par une réflexion sur la signification sociale de la musique comme du travail de composition musicale personnelle et de l’art en général. Les préoccupations environnementales des compositeurs et des musiciens ont d’ailleurs donné naissance non seulement à une musique dans laquelle s’exprime un discours écologique critique, mais aussi à des festivals de musique et autres associations et organismes ayant vocation à diffuser l’information sur les questions écologiques et à collecter des fonds destinés à la protection de l’environnement.
Parmi les questions soulevées par l’écomusique figurent en particulier celles-ci : le rapport qu’entretient l’Homme à la nature peut-il fonctionner autrement que sur le mode de la prédation et de la destruction ? Existe-t-il des alternatives à un monde autodestructeur, basé sur les seules valeurs du profit technologico-économique ? Quels ont été le ressenti et la vision de la nature dans les cultures passées, et quelles formes ce ressenti et cette vision prennent-ils dans la culture d’aujourd’hui ? A quoi ressemblent les cultures dites plus proches de la nature ? Comment l’être humain pourrait-il vivre en accord avec la nature, et dans le respect de celle-ci ? Quelle est la place de l’art dans la construction d’une société écologiquement viable ? Quel doit être le rapport entre l’art et la société ? | La musique environnementale illustre la relation Homme-nature |  |
La relation Homme-nature est un domaine que les compositeurs finlandais étudient attentivement depuis aussi longtemps que la composition musicale existe en Finlande. L’esthétique de la musique finlandaise et son rapport à la nature ont été marqués par la géographie du pays et sa faible densité démographique ainsi que par l’état d’esprit nordique et une puissante tradition populaire.
Le compositeur finlandais Pehr Henrik Nordgren, récemment décédé, était un pionnier de la musique écologiquement critique : dès 1971, il avait composé une œuvre intitulée Agnus Dei, dont le thème est la protection de la nature et où l’accent est mis sur la souffrance humaine au milieu d’un monde marqué par la pollution de la nature, les guerres, la pauvreté, la faim et la solitude.
Le livret de cette pièce lyrique fait appel à un pamphlet de l’Association Finlandaise pour la Conservation de la Nature, à la poésie populaire carélienne ainsi qu’à des textes des poètes finlandais Einari Vuorela et Lauri Viita ; figurent également au livret des poèmes du poète japonais Bashon, caractéristique de la période Edo, ainsi que du poète médiéval chinois Tu An-Shih. Enfin, l’œuvre se termine par le chant latin Agnus Dei, par lequel l’Homme implore la grâce divine et le pardon des péchés du monde.
A l’instar des compositions de Nordgren, la musique de Kalevi Aho aborde elle aussi des thèmes importants sur le plan culturel et sociétal, mettant en scène les dérives de notre mode de vie et les problèmes qu’elles posent à l’humanité.
Connu pour le regard critique qu’il jette dans plusieurs de ses œuvres sur le fonctionnement de la société occidentale, Aho a été cohérent avec lui-même en faisant preuve par ailleurs d’une attitude militante sur les questions de société non seulement en tant que compositeur, mais aussi en faisant paraître des articles critiques et en participant activement au débat public.
La Symphonie No. 12 d’Aho, dite Symphonie Luosto (2003), se fonde sur l’« idée » de l’écologie. La première de cette œuvre eut lieu en plein air au pied du mont Luosto en Laponie, les conditions naturelles comme l’acoustique propre aux monts pierreux, les effets d’écho, les sons de la nature et le vent constituant une part essentielle de la symphonie, à la manière d’un noyau sonore qui serait à la fois une respiration de fond de la vie elle-même. De même, de nombreux éléments musicaux présents dans cette œuvre tirent leur origine de la nature et des traditions lapones.
La musique illustrée par la Symphonie Luosto est de la musique environnementale, dont l’objet est d’examiner le rapport entre l’Homme et la nature. A l’instar des arts environnementaux visuels, c’est une forme de création qui opère une synthèse concrète entre écologie, esthétique et éthique. Le point saillant de cette musique est la distance qu’elle prend avec les paysages urbains, ainsi que sa volonté de se focaliser sur un cadre local ; celui-ci ne se rattache pas seulement à un paysage géographique, historique et social bien précis, mais aussi à la mythologie naturelle finlandaise et à la culture autochtone lapone.
Ainsi, la nature est une porte ouverte sur un monde spirituel qui transcende le monde technologique : dans ces conditions, la musique environnementale joue un rôle spirituellement enrichissant et énergisant, non sans faire par ailleurs fonction de forum, un certain nombre de questions liées à l’écologie et à l’état de la société trouvant ainsi à s’exprimer par ce biais. | La responsabilité éthique de la musique contemporaine |  |
Partie intégrante de la société et de la culture, la musique contribue à construire la réalité ambiante en influant sur le regard que nous portons sur l’être humain et sur le monde. Elle dispose du pouvoir de mettre en jeu les aspects fondamentaux de l’existence, tout en recourant à des moyens qui lui sont propres pour présenter sa vision de la condition humaine : de ce point de vue, la musique est toujours dotée d’une dimension essentiellement éthique.
La musique écologiquement critique met en lumière les différentes dimensions dans lesquelles s’inscrit le rapport Homme-nature. A ce titre, elle peut favoriser de façon significative la compréhension publique des évolutions de la nature, le respect de la nature ainsi que l’émergence d’un rapport écologiquement responsable à la nature. Quant aux artistes, il est de leur responsabilité d’observer la société pour en tirer des conclusions quant aux besoins et attentes de celle-ci face à l’art.
Ce texte est une version abrégée d’un article initialement paru en anglais dans la revue Finnish Music Quarterly (3/2009) sous le titre « Green Music » ; l’auteur en est Susanna Välimäki, docteur ès sciences humaines, chercheuse en musicologie et maître de conférences à l’Université d’Helsinki. |