| Débat agité |  |
Déjà de nature sérieuse, les Finlandais reprennent une portion de gravité quand il s’agit de discuter de problématiques architecturales ou du bien-fondé de tel ou tel projet. Demandez-leur ce qu’ils pensent de “Makkaratalo” (la “Maison saucisse”, énorme bâtiment-parking des années 1970, en béton bien gris, en face de la gare d’Helsinki) , de “Merihaka” (quartier de tours et de “barres”, toujours “millésime 1970”, érigé aux portes du centre historique d’Helsinki et occupant une petite péninsule, jadis idyllique) , du siège de Stora Enso (un des derniers projets d’Alto, espéce de boîte à chaussures blanche, monotone, surplombant le port d’Helsinki) ou de “Mediatalo” (géant de verre et d’acier, siège du plus grand quotidien finlandais, Helsingin Sanomat) à Helsinki, ou encore leurs opinions sur les horreurs architecturales commises dans les villes de Turku ou Kouvola dans les années 1960 et comment ils trouvent le Musée d’Art contemporain Kiasma, le nouvel Opéra ou le futur projet “Musiikkitalo”, trois projets helsinkiens.
Comment se situent les architectes finlandais dans leurs rapports au “Grand Maître” de la confrérie, Alvar Aalto, ou encore dans leurs visions de la Finlande? www.info-finlande.fr a rencontré Mikko Heikkinen, du célèbre tandem “Heikkinen-Komonen”, Ilkka Suppanen, architecte, architecte d’intérieur et designer, fondateur de “Snow Crash”, et Harri Hautajärvi, rédacteur en chef d’ARK, la revue finlandaise officielle d’architecture. | Mikko Heikkinen et le gène Aalto |  |
Mikko Heikkinen et son complice Markku Komonen ont réalisé un nombre impressionnant de projets aussi bien en Finlande qu’à l’étranger tels le Centre Heureka d’Helsinki et l’ambassade de Finlande à Washington:
Quand on entre dans une ambassade ou un institut culturel finlandais, on perçoit immédiatement une différence: il existe ce “petit quelque chose” de typique dans le bâtiment, dans l’atmosphère, qui nous souffle que le crayon d’un architecte finlandais est passé par là”, souligne Mikko. Une enfance et une vie passées en Finlande, le contact avec la nature du pays, forment un individu pour le placer dans un “moule intellectuel” précis: “De même qu’un architecte finlandais peut se désintéresser totalement de la nature de son pays mais demeurera fortement influencé par elle, pareillement Alvar Aalto flotte pour nous “dans l’air du temps” et reste dans les gènes des Finlandais”, explique Mikko. Pourtant aucun complexe “Aalto” chez lui, même s’il ajoute qu’Aalto a été une grande “ombre” pour la génération d’architectes précédant la sienne.
Une réalisation architecturale que Mikko trouve particulièrement fascinante est cette ancienne caserne texane transformée en centre artistique par l’Américain Donald Judd: “La reconstruction d’un paysage, les rénovations minimalistes mais aussi l’architecture romane du prieuré de Serrabonne (dans la montagne à l’Ouest de Perpignan) m’attirent le plus. A Serrabonne il y a la pénombre, les matériaux, les odeurs, l’orientation de l’ensemble dans le paysage, puisque le monastère “part” de la colline pour s’ouvrir sur la forêt”, explique Mikko. Pour cet architecte finlandais la Finlande accuse encore un net retard dans les techniques de construction: “Si l’on compare la Finlande avec le reste de l’Europe, il est clair que nous n’avons pas bénéficié des mêmes ressources pour construire. Et le développement d’une architecture dépend grandement des matériaux de construction que la nature offre localement. En Finlande ce choix a toujours été très limité.
En revanche, pour ce qui est de l’enseignement de l’architecture, notre niveau est vraiment excellent”, affirme Mikko. En effet, les jeunes architectes finlandais disposent de toutes les possibilités pour percer dans leur pays sans obligatoirement être issus d’un milieu aisé. Ces nouveaux venus en architecture réussiront de par leurs talents et par le biais des concours d’architecture, libres et ouverts à tous, en Finlande. “C’est une façon très démocratique d’avancer qui, malheureusement, ne semble pas exister partout en Europe!”. Mikko rappelle qu’un architecte doit participer à des concours pour faire ses preuves. | Ilkka Suppanen, le styliste japonais et le réalisateur allemand |  |
Fondateur du Snow Crash, architecte “complet”, Ilkka Suppanen continue à concevoir bâtiments et mobilier s’y intégrant: “Normalement ça ne se fait plus depuis longtemps puisque tout le monde est censé se spécialiser. Mais je reste une exception! Après tout Mies van der Rohe, Le Corbusier et Aalto l’ont fait, alors pourquoi pas moi?”, plaisante sérieusement Ilkka.Suppanen voit dans Aalto un humanisme traduit par le bois utilisé et de la chaleur des atmosphères, dans Le Corbusier la combinaison novatrice d’éléments divers et dans Mies van der Rohe la prédominance de la technologie, des systèmes de construction et le minimalisme dont la plupart des architectes se sont par la suite inspirés.
“J’aime la possibilité de combiner différentes technologies mais mes influences marquantes ne viennent pas systématiquement de l’architecture ou du design”, lance-t-il en citant le styliste japonais Yoshi Yamamoto et le réalisateur allemand Wim Wenders.
Sortis de sa propre production il distingue “Flying Carpet”, une chaise longue produite par le fabricant italien Cappellini, “Air bag”, un siège produit par “Snow Crash”-Suède et “Gap”, un fauteuil produit par Ferlea, en Italie. “Et ma maison favorite est celle que je suis en train de construire pour mon père”, ajoute-t-il. Ilkka adore l’Institut de Monde Arabe à Paris, de Jean Nouvel, pour son côté provocateur, le “clash” des religions entre le Catholicisme de Notre-Dame et, en face, l’Islam de l’IMA qu’il voit “comme un OVNI arabe ayant atterri sur la Rive Gauche”. Également la “National Gallery” de Berlin de Mies van der Rohe, ce bâtiment très simple, rectangulaire “de rectangles superposés”, avec des lignes de force en acier noir lui semble une œuvre particulièrement remarquable.
Quels sont les architectes de sa génération qu’il voit devenir des stars?: “Impossible de répondre à cette question car tout le monde est encore trop jeune et dans ce métier il faut attendre ses 60 ans pour être reconnu. C’est ce qui est arrivé à Frank Gheary!” | Harri Hautajärvi et le rapport au bois |  |
Actuel rédacteur en chef d’ARK, la revue d’architecture finlandaise, Harri Hautajärvi ne cache pas une immense admiration pour Aalto: “Je suis un fan depuis mon enfance puisque je viens de Rovaniemi et qu’il était le premier architecte de la ville. Il possède quelque chose de différent, le sens du détail”. Harri regrette que la génération d’architectes finlandais ayant suivi Aalto l’ait considéré comme trop bourgeois et ait commencé à “faire des boîtes” pour que tout le monde puisse habiter de la même manière:
“Il est parfois impossible de distinguer une école, d’une église ou d’un immeuble dans cette architecture des années 1960 où tout se ressemble! Mais l’idéologie prônée par Corbu et Mies van der Rohe, mal comprise, a malheureusement produit un fort mauvais environnement”, s’insurge Harri. Harri constate qu’à travers le monde les gens ne voient pas du tout la Finlande comme un pays urbain:
“Tout le monde semble scotché sur des images de “périphérie”, de forêts sans fin et de nature vierge”. A ARK nous recevons chaque mois une centaine de magazines du monde entier et à chaque fois qu’on parle de Finlande on montre toujours un projet perdu en pleine nature et beaucoup trop romantique: on s’attend quasiment à voir Tarzan et Jane surgir de la forêt entourant le bâtiment!” Harri continue à trouver étrange cette façon d’aborder l’urbanisme en Finlande avec un “rêve finlandais” consistant à avoir une “perle” de bâtiment enchâssée en pleine nature. “Il ne faudrait jamais perdre de vue les bons côtés de la tradition, construire en bois des bâtiments durables, par exemple.
Au Japon j’ai visité un temple en bois de plus de 1000 ans, en parfait état, contrairement à cette idée largement répandue en Finlande que le bois ne résiste pas au temps et qu’il faudrait l’abandonner. Pourtant, un bâtiment en bois peut tenir des siècles!”, s’exclame-t-il. Pour finir par la France, Harri ne cache pas une profonde admiration pour Jean Nouvel. Il aime également la Villa Chéreau (rue Saint-Guillaume à Paris) et les chaises de Jean Prouvé, à toutes les époques. Mais il s’agit encore de bois... |