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Culture > Architecture
17-10-04
Auteur : William J.R. Curtis




Une tradition moderne

Résumé de conférence de William J.R. Curtis à l’Ambassade de Finlande

A Paris, Journées du Patrimoine 18 septembre 2004

L’architecture d’Alvar Aalto (1898-1976) est trop riche pour la cantonner à quelques catégories limitées. Les résonances à long terme de son univers créatif sont de plus en plus évidentes. Aalto a contribué à forger une tradition moderne et en a élargi la portée. Son inspiration s’est abreuvée à plusieurs sources. Son architecture renvoie aux conditions sociales et géographiques de son propre pays. Mais son art a transcendé son époque et son territoire pour acquérir la dimension universelle d’une réflexion sur les fondements de l’architecture et sur la condition humaine. Son architecture continue à inspirer de jeunes architectes de toutes nations. Ses formes s’expriment à travers le temps. Aalto a redéfini et renouvelé la discipline de l’architecture.

Il faut considérer cette universalité à l’aune de plusieurs repères historiques. Il y eut l’Aalto de son temps, qui tenta de cristalliser les réalités sociales de la Finlande et de répondre aux contradictions soulevées par l’industrialisation et la modernisation de son territoire. Il y eut l’Aalto des années de formation qui conjugua le néo-classicisme et le national-romanticisme scandinaves du tournant du siècle avant de les reverser dans une écriture riche, métaphorique, influencée par la peinture abstraite et les concepts spatiaux du cubisme. Il y eut l’Alto qui s’imprégna des leçons de l’architecture vernaculaire et qui retourna aux principes fondamentaux du classicisme via les ruines de la Grèce antique. Il y eut encore le cosmopolite, capable de rapides incursions entre l’Est et l’Ouest, même de percevoir la pertinence des maisons de thé japonaises et les idées du siècle des Lumières sur le ‘primitif’.

Les édifices d’Aalto condensent et distillent plusieurs niveaux de signification. Les lignes conjuguées de ses dessins ne sont pas sans rappeler des hiéroglyphes qui traduiraient ses perceptions du monde en langage de formes. Ils constituent une écriture de l’espace. Son monde s’appuyait sur des énergies naturelles, dont il percevait de façon poétique et mythique les qualités physiques et psychiques. Les forces à l’œuvre dans la lumière, la gravité et le son, leur mouvement à travers l’air, l’eau ou la matière, les figures géométriques utilisées pour les représenter, lui étaient autant d’inspirations dans sa quête d’un ordre fluide. La figure humaine et son impact sur l’espace, l’ont conduit à élaborer des bâtiments à toutes les échelles. On s’étonne peu qu’Aalto ait été si obsédé par le théâtre grec dans son état de ruine : une abstraction du paysage ordonnée par des proportions anthropomorphiques, mais en même temps une institution civique.

Pour symboliser ses idées de la nature un artiste se doit d’adopter des conventions. Au fil des années, Aalto établit des polarités et des gradations entre civilisé et primitif, urbain et rural, artificiel et naturel. De ce point de vue la Villa Mairea (1938-41) à Noormarkku fut un terrain d’expériences crucial. Construite pour l’industriel Harry Gullichsen et sa femme Maire (artiste et collectionneur de l’art moderne), la villa était considérée comme une ‘maison expérimentale’. A la fois maison d’hôtes et retraite rurale, le bâtiment reprend la notion d’un ‘maison naturelle’. Le plan en L crée un enclos en contacte avec la forêt. De courbes libres guident presque physiquement le visiteur à travers la maison et épousent la topographie du lieu. On commence par le caractère biomorphique de l’auvent à l’entrée pour terminer par la piscine sinueuse, tout en découvrant au passage diverses courbes ’organiques’ à l’intérieur.

A travers la Villa Mairea les cylindres et rangs de piliers rappellent et intensifient l’expérience de la forêt qui est toujours présente, ses troncs d’arbre répétitifs engendrant une vibration de la lumière et de l’ombre. On passe peu à peu des éléments de structure moderne en acier ou en béton aux bâtons et piquets en bois fermant le terrain à l’arrière. A l’extrémité il y a l’aile du sauna, un bâtiment rustique: une cabane primitive nordique, son toit plat planté de l’herbe folle, rappelant une structure japonaise. La Villa Mairea est une villa dans le sens fondamental du mot : un édifice pas rural, mais destiné à des citadins qui veulent profiter d’une vie civilisée dans un cadre naturel. D’une grande complexité, le bâtiment évoque un collage cubiste plein de contrastes et de polarités. Les courbes sont d’intelligentes variations des géométries du plan libre de Le Corbusier et rappellent les formes biomorphiques de Picasso, de Calder ou d’Arp. Le thème de ‘maison naturelle’ résonne avec l’idée de la maison sur la cascade de Frank Lloyd Wright de 1936 (admirée par Aalto). La Villa Mairea fait commentaire sur les ‘origines’ de l’architecture dans la nature, une notion chère à Laugier le théoricien du 18ème siècle. Elle passe par la nécessité d’enrichir le langage épuré de l’architecture moderne des années vingt.


Inventer de nouveaux types d’institutions

Dans les années quarante et cinquante, Aalto s’est souvent trouvé en situation d’inventer de nouveaux types d’institutions pour les communautés perdues dans les paysages du Nord : hôtels de ville, bibliothèques, églises, centres culturels, autant de lieux de rencontre pour les longs hivers. Aalto fit tout son possible pour les inonder de la lumière si rare pendant ses mois. Conçus comme des paysages sociaux, ils sont associés à la topographie de leurs marches, de leurs niveaux, de leurs contours. L’Hôtel de ville de Säynätsalo (1945-52) est une variation sur ce thème, avec l’approche par des marches herbeuses et avec son ‘patio’ fragmenté. Aalto traçait des parallèles entre les paysages finnois et méditerranéens, entre les rives glaciales du nord et les terrasses, les ruines et les villes perchées du sud. Inspiré par ses voyages Aalto était aussi ébloui par les représentations de paysages dans les fresques de Mantegna (15ème siécle) avec leurs strates géologiques stylisés en courbes. Déjà en 1926, après avoir vu ces images, Aalto inventa la notion de l’architecture comme ‘paysage synthétique’.

L’Institut Polytechnique d’Otaniemi (1949-62) près de Helsinki revient à ce thème fondamental : celui des origines de l’architecture dans les formes du paysage. Comme beaucoup des grands projets aaltiens, l’Institut déploie des suites de piéces plus ou moins standards derrière des bandes continues de fenêtres. De larges couloirs bien éclairés conduisent à l’extérieur. Les lieux de rencontres ou de réunions sont des points focaux. Le pivot de l’ensemble est l’extraordinaire amphithéâtre. Rassemblant les lignes et les niveaux, émergeante des terrasses herbeuses et des marches de pierre, il dresse ses étages vitrés qui lui dispensent sa lumière intérieure. L’amphithéâtre fonctionne de manière formelle , fonctionnelle et symbolique. Il exprime dans le paysage l’idée d’une académie ouverte, égalitaire et démocratique. Le passage des terrassements aux terrasses minérales puis au théâtre moderne et transparent de verre et de métal, est le métaphore d’une institution qui étudie l’impact de la technologie sur la nature.

Les bâtiments d’Aalto sont des microcosmes, de petits fragments d’une société idéale. La coupe sur l’amphithéâtre d’Otaniemi révèle très clairement sa filiation aux prototypes antiques. La concavité des lucarnes est calculée pour réfléchir la lumière rasante d’hiver. Elle évoque les relevés esquissés par Aalto des gradins d’amphithéâtres grecs qui avaient aussi pou r fonction de réfléchir les sons. D’une manière qui n’appartient qu’à lui, Aalto déplace la forme d’une fonction à une autre. Comme les courbes de son mobilier, les profils de ses ‘pelles à la lumière’ obéissent directement aux forces naturelles et renvoient à l’anthropomorphisme des moulures classiques. On peut voir à quel point l’invention était lié à la transformation dans la pensée et dans le processus de création d’Alvar Aalto. Le dernier mot reste avec l’architecte lui même : ‘Rien de vieux ne ressuscite jamais vraiment, mais cela ne disparaît jamais tout à fait non plus. Et toute chose qui a été un jour émerge dans une forme nouvelle’.

Copyright William J.R. Curtis


WJR Curtis

William J.R. Curtis(né en 1948 à Birchington, Kent, Angleterre) est historien, critique et peintre. Il a fait ses études au Courtauld Institute of Art à Londres et à Harvard University avant d’enseigner dans des universités un peu partout dans le monde. En 2003-04 il fut l’invité de Cambridge University en qualité de Slade Professor in Fine Art. Il est l’auteur de Le Corbusier : Ideas and Forms (Phaidon 1986) et de nombreuses autres monographies. Son livre Modern Architecture Since 1900 (Phaidon 1996, 3ème édition) est devenu un classique de l’histoire de l’architecture et paraîtra en français en septembre 2004 : L’Architecture moderne depuis 1900 (Phaidon, Paris 2004). Curtis a reçu de nombreux prix internationaux tels que la Medaille d’Or du National Honors Society (Etats Unis) en 1999. Longtemps associé avec la Finlande, Curtis a écrit plusieurs textes sur l’architecture finlandaise tels que ‘Concepts and Continuities : Finnish Architecture of the 1980's in Suomi Rakentaa 8 (Helsinki 1992) et ‘Modernism, Nature, Tradition: Aalto’s Mythical Landscapes’ in Alvar Aalto in Seven Buildings (Helsinki 1998) (traduit comme ‘Alvar Aalto : paysages mythiques’ dans L’Architecture d’aujourd’hui, Paris, Février 1998). En 2000 le Museé Finlandais de l’Architecture a organisé une exposition de ses dessins et peintures intitulée ‘Mielen Maisemia/Mental Landscapes’ et accompagnée par le livre Mental Landscapes (Helsinki 2000). Curtis réside dans le sud-ouest de la France depuis plusieurs années.

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