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Poète de l’élégance

Culture > Architecture
25-07-05
Auteur :
Magicien des formes, l'architecte finlandais Alvar Aalto (1898-1976) est la principale figure du design finlandais, dont il est le théoricien principal, le meilleur ouvrier, le rêveur le plus décisif et la figure la plus connue.
Magicien des formes

Avec Le Corbusier, avec d'autres, ce moderniste tempéré est l'un des géants de l'architecture mondiale du siècle.Il obtient au début des années 1920 son diplôme d'architecte, à une époque où le modernisme finlandais s'ouvre en plein à l'influence européenne, notamment en littérature avec les ‘Porteurs de feu' et Edith Södergran. Contre toute attente, c'est au Sud, en Italie, qu'il définit sa manière. Jusque là, ses créations reflétaient des thèmes et des objets courants dans le Nord, et étaient déjà marqués par cette qualité qui lui est propre : l'élégance. Toute sa vie, Aalto, cet humaniste digne de la Renaissance, s'est souvenu que le mot design venait d'un mot italien ! Et son fameux palais Finlandia est en marbre de Carrare !Aalto est un visionnaire. Il opère un croisement tout à fait harmonieux entre deux qualités : beauté et utilité. Autrement dit, l'œuvre architecturale est à la fois belle et utile. On peut même avancer que sa beauté naît de sa fonctionnalité et vice versa. Un objet est beau car il participe à cette autre forme de beauté qu'est la vie quotidienne. On reconnaît un objet finlandais (ciseaux Fiskars, mobiles Nokia) à sa beauté et à son utilité. Mais si Aalto est un visionnaire, il est le moins abstrait des créateurs, puisqu'il s'intéresse de près au pragmatique, au concret, et tout autant à la vie des hommes. Un architecte n'a rien fait s'il n'améliore pas leur confort. La bibliothèque de Viborg, où se tissent spatialité et équilibre lumineux, réussit à merveille ce projet tandis que le sanatorium de Paimio réinvente ni plus ni moins que toute l'architecture hospitalière. Elle n'est plus un espace d'enfermement, mais un lieu de vie. L'introduction du béton n'est pas synonyme de lourdeur, de pesanteur, mais bien plus de légèreté, d'onirisme, voire de rêverie. Lui aussi peut chanter. Même soixante-dix ans plus tard, les bâtiments de Paimio frappent par leur parti pris de modernité audacieuse, de pari sur l'avenir. Sorte de manifeste, ils figurent un modèle de bâtiments qui allient la rationalité (l'architecte est fils de Pythagore) et d'élégance (il est, avec Aalto, fils d'Apollon). Les questions que Aalto se posent reviennent à celles-ci : comment introduire le plus de lumière avec le moins de matière, comment joindre l'utile à l'agréable, comment doter l'architecture d'une dimension poétique ? Avec des sièges en contre-plaqué, Paimio propose aussi le début de la production des meubles : Aalto est à la fois architecte d'extérieur et architecte domestique, ces deux dimensions étant pour lui indissociables. L'homme dont la main se devine dans le dessin du centre d'Helsinki s'intéresse aussi aux tissus d'ameublement, aux appareils d'éclairage, aux verres. A quoi bon écrire des maisons si le geste (de créer, de vivre) ne se prolonge à l'intérieur ?Le parcours artistique de l'homme est indissociable de celui de sa femme Aino (1894-1949), avec qui Aalto fonde un cabinet de travail commun, ainsi que de la création du magasin d'ameublement Artek, qui diffuse sa création. Aino Aalto est connue pour ses verres, dont l'ensemble Bölgeblick, alors qu'Artek, pensée d'abord pour faire connaître l'architecture d'intérieur du couple Aalto (que l'on retrouve dès la fin des années trente dans des salons de réceptions, des hôtels) organise des expositions d'arts et de design auxquels collaborent la fine fleur du modernisme européen : Fernand Léger, Henri Matisse, Picasso. On n'est pas surpris non plus d'y trouver Alexander Calder, si proche à plus d'un point d'Aalto.Ouverts sur l'Europe, ces travaux sont aussi très finlandais. En un sens, ils prolongent au XXeme siècle ce que le Kalevala accomplissait au siècle dernier : la définition d'une nation. Aalto est si finlandais qu'il fut à lui seul responsable de la section finlandaise à l'Exposition internationale de Paris (1937), et à New York deux ans plus tard. Les années trente sont celles de sa pleine phase créative. Aux Triennales de Milan, où les créations du Nord sont toujours bien reçues, en 1933 et en 1936, la légèreté s'oppose à la lourdeur des messages fascistes. Toute idée de propagande lui est étrangère.

Un visionnaire

En 1936, à l'occasion de l'un de ces concours de design qui se répandent, il crée le fameux vase Savoy, suite d'ondulations rythmiques envoûtantes et secrètes, d'une complexité virtuose, mais surtout d'une grande sobriété dans le dessin. Le Savoy est son objet le plus connu et il est très fréquent de le retrouver dans nombre d'intérieures finlandais et scandinaves. On peut dater avec cet objet reproduit à des millions d'exemplaires la naissance du design finlandais tel que nous l'entendons aujourd'hui . Aalto s'entend aussi bien à faire chanter le verre que le bois. Dans les mêmes années, ses meubles en bouleau et en contre-plaqué, liés à de nouvelles techniques de pliage et de modelage (toute sa vie, il s'intéresse à la recherche, à la pointe de l'invention) attirent l'attention sur lui. Il n'y aurait pas de noblesse à croire certains matériaux plus nobles que d'autres a priori.

Sa vie entière, Aalto est marqué par un minimalisme proche de l'abstraction lyrique : small is beautiful. Dans la même période, les architectes du design, que l'on commence à identifier comme tel, comprennent, sans nul doute de manière décisive, avec un pragmatisme tout nordique, le profit qu'il pourront tirer d'une coopération exemplaire avec le monde de l'industrie. De la table d'étude à la réalisation effective, une chaîne s'établit qu'il n'est pas interdit de qualifier de poétique.
Dans le cas précis d'Aalto, c'est la collaboration avec l'industriel Harry Gullichsen (1902-1954) et sa femme Maire (1907-1990), aussi liés professionnellement qu'Alvar et Aino Aalto l'étaient, qui lui ouvre le monde de l'industrie, avec à la clé un changement d'échelle. C'est pour cette même famille d'amis qu'Aalto réalise la Villa Mairea, qui lui est ce que la Cité radieuse est à Le Corbusier : un laboratoire de vie, l'élaboration et l'expérimentation d'un nouvel art de vivre rendu possible par les prouesses de l'architecture.

On a en effet souvent rapproché Aalto de Le Corbusier, dont on a souligné l'influence sur les Finlandais des années 30, et dont Aalto connaissait les écrits, la philosophie. C'est bien un même souci du bonheur des hommes qui guide l'un et l'autre. On voit une fois de plus combien les Finlandais excellent à créer quelque chose de typiquement finlandais en opérant la synthèse des apports étrangers. C'est en effet dans les années 30 que le fonctionnalisme (Le Corbusier mais aussi Walter Gropius et le Bauhaus), qui entend marier les activités des hommes et les besoins de la vie moderne, pénètre la Finlande, comme il l'a fait légèrement plus tôt en Suède, au Danemark. Il est d'ailleurs toujours intéressant de rapprocher le design finlandais de ses correspondants au Danemark et surtout en Suède. Dans le domaine du design, il existe entre les deux pays une très stimulante émulation.
Si Aalto n'est pas à proprement parler un utopiste, il y a bien dans ses actes une générosité, celle qui a guidé les utopistes, notamment français (Saint Simon, Fourier). L'architecture relie les humains.
Dans ce nouveau rapport à la vie que marque le design, l'habitat n'est pas qu'une fonction. Chez Aalto, l'habitat ne s'épuise pas dans sa mise en fonction. Il participe d'une éthique très profondément démocratique de la vie, il souligne un mode d'être très profondément humaniste. Aalto n'est jamais narcissique, égoïste, il pense aux autres, et cela tout en étant très profondément originel et personnel.

Architecture sociale 

Car ce qui frappe également avec lui est le très profonde palette, l'étendue de son registre poétique et musical. Il excelle aussi bien dans l'architecture domestique que dans l'architecture fonctionnelle sociale, de sa fameuse ‘Constuction ligneuse' à une bibliothèque, voire même à l'organisation globale d'une ville (ce qui le rapproche bien de utopistes). Sa production est variée. Elle va des maisons individuelles aux usines (Vaasa, Varkaus, Sunila) en passant par les imposants bâtiments collectifs (Hôtel de ville en briques rouges de Säynätsalo, Ecole des hautes études de Jyväskylä, Résidence universitaire à Otaniemi, l'Ecole Polytechnique à l'ouest de Helsinki). Une mention spéciale pour le centre ville de Seinäjoki, auquel Aalto, et ses collaborateurs après sa mort, ont travaillé pendant plus d'un quart de siècle (1960-1987). C'est peut-être là que l'on peut voir que l'architecture, même à l'échelle de la monumentalité, est sensible au principe musical du rythme. La bibliothèque municipale, l'hôtel de ville et l'église se répondent dans un jeu saisissant de perspectives. Comme en témoignerait la petite église de Vuoksenniska, Aalto n'est pas sourd à l'architecture religieuse, sans doute aussi parce que l'art, Kandinsky ou Klee l'ont rappelé, est par nature spirituel. Innombrables sont les réalisations d'Aalto : il participe au plan d'urbanisme de Rovaniemi, au schéma directeur d'Imatra. En collaboration avec Heikki von Hertzen, il met en œuvre la fameuse cité-jardin de Tapiola, sorte de ville idéale fondue dans la nature, à laquelle les revues d'architecture du monde entier consacrent des articles élogieux, enthousiastes.Aalto est toujours original, et il est frappant de voir combien il se renouvelle d'une création à l'autre ; il ne se parodie pas, ne fait pas ‘du' Alvar Aalto : et c'est pourquoi il est poète. La beauté pratique est son souci. Puisque nous sommes en terre finlandaise, il est presque inutile de rappeler que son architecture marque un souci de la nature et de l'écologie, ce qui ne fut pas le cas dans certaines réalisations malheureuses de l'architecture finlandaise dans les années soixante-dix, qui n'avaient rien à envier à celle des promoteurs littoraux français.A Helsinki, la ville de l'architecte Engel, sa présence se traduit, outre le siège principal de la société Enso-Gutzeit Oy, près de la cathédrale Oupspenski, par trois réalisations principales : L'Institut des Pensions nationales, la Maison de la Culture avec salles de congrès et de concerts, et surtout le Palais Finlandia (Finlandia-Talo), inauguré en 1971, qui devait toutefois s'intégrer dans un ensemble urbanistique plus vaste resté à l'état de projet. Isolé dans la baie de Töölö, le marbre y brille de tout son éclat et coiffe des espaces modulables, une autre des caractéristiques d'Aalto. De 1961 à l'inauguration, il y donne le meilleur de lui-même. A un chapelet de bâtiments consacrés à la culture devait répondre des terrasses au sud. Que le Palais Finlandia, investi d'une dimension patriotique et sentimentale forte pour les Finlandais, ait été le cœur d'une conférence européenne en 1975 et, en 1997, du Sommet d'Helsinki, n'aurait pas été pour déplaire à ce pacifiste convaincu. Pour l'anecdote, notons que l'architecte et son palais figurent - pour quelques mois encore - au recto et au verso du billet de cinquante marks.Le goût d'Aalto pour l'étranger se retrouve dans une ouverture précoce à l'Europe (à Wolfsburg, à Berlin, au Danemark : Maison des arts à Aalborg, en France : Maison de Louis Carré). On lui connaît moins d'oeuvres extra-européennes, ce qui ne sera pas le cas pour la génération suivante des architectes finlandais. Si l'architecture est une pratique, elle est aussi un discours, une réflexion fondamentale - une philosophie donc - sur le monde et l'univers des formes et, au-delà de lui, sur les rapports qu'elle entretient avec la nature, la manière dont elle s'y intègre. Il y a bien un projet global d'Aalto, une vision du monde.Si les Finlandais sont peut-être plus sensibles à l'architecture que les Français, si du moins elle fait plus partie de leurs préoccupations, ils le doivent aussi à Aalto. En un faisant un des Beaux-Arts, il a donné au design, désormais domaine à part entière de l'architecture, ses lettres de noblesse. Il est au cœur d'une constellation d'artisans et de poètes que bien des pays plus grands que la Finlande peuvent lui envier, et qui sont regroupés en cabinets d'études, en tendances, en écoles. De la même manière que la stature de Sibelius a rejeté dans l'ombre bien des musiciens finlandais, Aalto ne doit pas faire oublier des noms qu'il serait parfaitement injuste de rejeter dans l'ombre, et dont beaucoup ont compris son esprit en lisant ses écrits, voire pour s'opposer à lui. Dès les années trente, il participe au développement du fonctionnalisme aux côtés de Erik Bryggman (1891-1955), de Hilding Ekelund (1893-1984), d'Erkki Huttunen (1901-1956), de Blomstedt, Lindegren, Jäntti, etc. Il appartient de plein droit à cette génération d'architectes qui participe à la reconstruction de l'après-guerre et son parti pris chromatique, où la couleur exprime la vie vivante, s'oppose à la grisaille de ces années. Il accompagne harmonieusement ce mouvement global de la société finlandaise vers les villes.Reima Pietilä (Maison des étudiants Dipoli à Otaniemi, Ambassade de Finlande à New Delhi, résidence du Président de la République à Helsinki) dont les créations, même dans des pays lointains, se souviennent de la nature et de l'hiver finlandais ; Juha Leiviskä, très fort en architecture religieuse et pour qui la lumière est par nature spirituelle, sont deux noms entre autres (Penttilä, Ruusuvuori, Järvinen, etc). L'histoire de l'architecture et du design, mot indissociable d'Aalto, se poursuit donc en Finlande : chaque bâtiment pensé puis réalisé, tout objet modelé en écrit une nouvelle page, en prolonge la beauté. Comme la poésie, l'architecture est une allégeance à l'élégance.Le centenaire récent de la naissance d'Aalto a donné lieu à des hommages, des publications, et montre qu'il est notre contemporain. Pour l'écrire avec une architecte : ‘Alvar Aalto, avec ses bâtiments innombrables, les plus élégants, les plus innovants, les plus humains, les plus émouvants à tout point de vue'.

Pierre Grouix 

 
Liens

Alvar Aalto Designer

www.alvaraalto.fi 

 
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