| Un exemple rare |  |
Résumé de conférence de William J.R. Curtis à l’Ambassade de Finlande
Paris, Journées du Patrimoine 19 septembre 2004
Dés ses débuts, le mouvement moderne en Finlande fut impliqué dans une reforme sociale et démocratique, engagé dans la tentative de définition d’une identité nationale (après tant d’années de domination russe), et saisi dans un processus d’urbanisation et d’industrialisation qui devait surmonter l’irrésistible présence du paysage naturel. Dés ses débuts il dut lutter pour concilier idées et concepts spatiaux propre à l’architecture moderne avec des structures et des habitudes mentales et culturelles liées au climat, à la topographie et à l’ordre social. Dans l’imaginaire collectif, le paysage jouait un certain rôle : une vague notion d’une ‘géométrie des forêts’, métaphore communale qui embrasserait l’eau, les étendues boisées et leurs paysages irréguliers. On en trouverait trace dans le travail d’Aalto mais elles se rapportent en définitive à l’architecture vernaculaire. Que les générations suivantes se soient souvent penchées sur les complexes enjeux spatiaux et mythiques d’œuvres telles que la Villa Mairea (1938) d’Alvar Aalto, s’explique par les polarités qu’elles annoncent entre la modernité, la tradition et la nature.
En Finlande, l’architecture moderne est un exemple rare ou se mêlent plusieurs traditions vivantes. Elles sont invisiblement reliées aux œuvres génératrices des premières années de l’architecture moderne mais elle incarne en même temps des transformations. Une façon de comprendre le développement de l’architecture moderne en Finlande est d’étudier une séquence d’églises entre les années cinquante et les années quatre vingt. La religion est celle du Protestantisme Luthérien. On remarque une tendance vers la simplicité, vers les formes pures sans excès de décoration ou de symbolisme explicite. Plus que de simples églises ces projets sont en réalité des centres paroissiaux. On y trouve des lieux de culte, des centres sociaux, des salles de musique, même des crèches. La recherche d’un juste équilibre entre le sacré et le séculier fait partie du problème pour l’architecte. Les éléments de base sont l’autel, la chaire, l’orgue et l’espace de rassemblement. La lumière joue un rôle central et il y a souvent un lien directe ou métaphorique avec la nature. La lecture de la Bible, la musique et le chanson sont des considérations centrales. Les églises finlandaises de cette période font souvent référence aux œuvres fondamentales du mouvement moderne nordique tel que le crématorium et cimetière à Enskede en Suède (1935-41) par Asplund et Lewerentz, ou la chapelle de la Résurrection à Turku (1938-40) de Erik Bryggman. Enskede est un paysage tragique traversé par une route processionnelle évoquant une via sacra ou une calvaire avec une croix visible contre le ciel ; la vision du jardin à travers le verre à Turku suggère un Paradis.
L’église de Vuoksenniska (les trois croix) de 1956-9 à Imatra par Alvar Aalto est une œuvre centrale dans ce développement. Aalto n’était pas croyant mais il avait un sens du sacré. Son langage architectural constituait une interprétation poétique de la société et reflétait ses idées sur l’ordre de la nature. Son système de formes renfermait de multiples niveaux de sens. Ainsi une simple ligne pouvait évoquer l’idée d’un bâtiment comme un contenant, comme un éventail, ou comme une structure en forme de vague sonore figée. A l’église de Vuoksenniska ces thèmes furent intégrés dans un espace ‘polyphonique’ né de l’interpénétration de courbes inégales, en plan comme en coupe. Des lattes placées devant les fenêtres renforcent le rythme tout en fracturant la lumière tombant sur les surfaces blanches et lisses. Les croquis pour ce projet montre une perspective focalisant sur l’autel et les trois croix, mais Aalto prévoyait la possibilité de séparer les trois espaces par des cloisons coulissantes, même de les utiliser pour d’autres fonctions. L’église de Vuoksenniska est une oeuvre de grande virtuosité et c’est possible qu’Aalto voulait faire son équivalent de l’église de Ronchamp (1951-4) par Le Corbusier : ‘une vaisseau de contemplation…un espace indicible’.
| L’influence d’Aalto |  |
L’influence d’Aalto était difficile à éviter, mais pendant les années cinquante en Finlande il y avait une réaction contre lui. Comme dans plusieurs pays nordiques, un minimalisme précis prenant différentes formes, inspiré par la ‘quiétude lucide’ de Mies van der Rohe, les géométries austères du vernaculaire local et la peinture abstraite était accolé a ce qu’on pourrait appeler la tendance organique. En Finlande, Aulis Blomstedt fut une figure de premier plan. L’architecture pour lui était un ‘art de la subordination’. La chapelle d’Otaniemi (1957) près de Helsinki, conçue par Kaija et Heikki Sirén, possède une structure réduite à une ossature minimal de murs, de piliers, de clôtures et de toits, dessinée avec précision de façon à laisser pénétrer la lumière et à cadrer une croix isolée dans un bosquet derrière l’autel. Le bâtiment détermine une enceinte à la lisière de la forêt et comprend abstraction moderniste et qualités tactiles de la construction rustique en bois. La clôture délimitant le terrain est en acier entrelacé de branchages : l’industriel et le rustique se trouvent ainsi sublimés dans l’ordre du bâtiment. Sans rhétorique ni symbolisme pesant, la chapelle reprend certains des premières formes où se rassemble les fidèles : la plateforme, l’atrium et la clairière. On retrouve l’image de la croix dans la nature dans le projet de l’architecte japonais Tadao Ando vingt cinq ans plus tard pour l’église sur l’eau. Mais l’idée provient du cimetière d’Enskede des années trente.
Aarno Ruusuvuori fut le continuateur d’une tendance minimaliste austère, mais avec un sens très fort de la matérialité. Son église de Tapiola (1964) à Espoo est constituée d’une structure en béton, de parpaings de béton et de remarquables détails d’exécution en acier. Une boîte épurée en matériaux bruts , le bâtiment est surtout dédié à la lumière, à l’espace et à l’acoustique. L’intention était d’évoquer une moralité stricte, et de suggérer un lieu pour la méditation. Par contraste, le centre paroissial à coté était rendu transparent et sociable, avec ses cours intimes et sa rue intérieure. L’obsession de Ruusuvuori pour le béton brut était inspiré en partie par les dernières œuvres de Le Corbusier, sinon par l’architecture de l’Américain Louis Kahn. Dans l’église de Tapiola l’iconographie habituelle se trouve réduite au minimum : une croix abstraite en acier, des bancs en bois massif, une entrée de forme rectangulaire en béton . Le projet exprime une certaine idée de ‘vérité’.
La chapelle funéraire de la Sainte Croix à Turku (1963-6) par Pekka Pitkänen se situe dans le même cimetière que la chapelle de la Résurrection de Bryggman des années trente. Les murs, les plafonds et les sols lisses en béton nu, presque polis, se dématérialisent dans un jeu d’ombres denses. La lumière du jour provient de sources invisibles et renforce l’impression de grave intensité. En fait il y a trois chapelles dans l’ensemble et le bâtiment offre une composition de rectangles dynamiques au paysage du cimetière. L’approche du parking vers l’église donne la sensation d’une procession rituelle. Face à la mort, l’architecte propose une série de vides. Cette sévérité est adoucie par une ouverture latérale donnant sur le paysage – un procédé rappelant la chapelle de Bryggman – et par les candélabres d’acier inoxydable formés de six fines broches minces marquant la position du cercueil pendant la cérémonie. Le projet de Pitkänen représente un autre aspect du réductivisme finlandais et s’inscrit dans la lignée du couvent de la Tourette (1957) de Le Corbusier : ‘d’une pauvreté totale’.
| Les années quatre vingt |  |
En Finlande les années quatre vingt furent celles de la réaction contre une standardisation assez monotone, mais tout en évitant les tentations passéistes du post-modernisme. Misant sur ‘la réinterpretation de concepts ayant fait leurs preuves’, Kristian Gullichsen pratiquait une sorte d’éclectisme moderne. Le centre paroissiale de Kauniainen (1980-3) près de Helsinki, emprunte à des sources aussi diverses que la maison Ternisien (1924) de Le Corbusier, la Chapelle de la Résurrection de Bryggman, et l’église et centre paroissial à Klippan en Suéde (1964) par Lewerentz. Mais le projet de Gullichsen suit sa propre logique et donne une réponse aux exigences d’un site difficile en pente, face à une grande route de banlieue. L’église elle même est à moitié enterrée et on trouve le lieu de culte dans un endroit protégé du bruit par les espaces qui l’entourent. La lumière est filtrée à travers une variété de lucarnes et de fentes et anime les intérieurs sobres.
Répresentative d’une autre ligne de recherche du mouvement moderne finlandais, l’œuvre de Juha Leiviskä revient à une idée universelle de la tradition. Mais à l’opposé d’une imagerie techniciste, ses bâtiments sont souvent composés de minces murs de brique, de plafonds peints en blanc, de doubles vitrages à meneaux et de simples treillis. Les lignes étirées et les multiples rythmes de ses plans évoquent les champs d’énergie des premiers tableaux abstraits de Mondrian, mais on y trouve aussi un souvenir des fermes finlandaises avec leurs transitions à travers des cours, des clôtures et des poteaux vers la forêt. Les églises conçues par Leiviskä – par exemple celle de Myyrmäki (1984-7) près de Helsinki – sont de vibrantes abstractions de plans imbriqués et de rythmes variés, enrichies par un sens profond du pouvoir spirituel de la lumière. Leiviskä parle de ces bâtiments en termes d’instruments résonants, faisant allusion à la notion d’une musique visuelle .
Dans l’église de Myyrmäki, l’itinéraire conduisant au lieu de rassemblement principal louvoie entre des murs et des plafonds de taille et de hauteur variables. Vers l’entrée, le développement progressif de la géométrie traduit le désir d’ouvrir l’église au public tout en intégrant le bâtiment dans le décor de bouleaux. Le mur principal en brique, qui isole l’église d’une voie ferrée, fait barrage à la lumière incidente et renvoie à la notion ‘d’au delà’. Leiviskä a tenu compte des traditions nordiques et allié la luminosité et la stratification d’Aalto au minimalisme de Sirén , de Blomstedt et de Ruusuvuori, tout en conservant un vocabulaire personnel. S’il a reconsidéré le sens de l’espace moderne, il s’est aussi inspiré de plusieurs ‘vaisseaux de lumière’ du passé (par exemple les églises baroques du sud de l’Allemagne ou la coupole flottante de Hagia Sofia à Istanbul) et de la polyphonie de la musique. Son église de Myyrmäki semble aspirer à un ordre sublime qui abolirait les limites des sens et élèverait l’esprit. Pour Leiviskâ les fondements de l’architecture sont immuables : ‘Je crois en la permanence des principes élémentaires de l’architecture, aux valeurs dites éternelles’.
Copyright : William J.R. Curtis
| WJR Curtis |  |
William J.R. Curtis (né en 1948 à Birchington, Kent, Angleterre) est historien, critique et peintre. Il a fait ses études au Courtauld Institute of Art à Londres et à Harvard University avant d’enseigner dans des universités un peu partout dans le monde. En 2003-04 il fut l’invité de Cambridge University en qualité de Slade Professor in Fine Art. Il est l’auteur de Le Corbusier : Ideas and Forms (Phaidon 1986) et de nombreuses autres monographies. Son livre Modern Architecture Since 1900 (Phaidon 1996, 3ème édition) est devenu un classique de l’histoire de l’architecture et paraîtra en français en septembre 2004 : L’Architecture moderne depuis 1900 (Phaidon, Paris 2004). Curtis a reçu de nombreux prix internationaux tels que la Medaille d’Or du National Honors Society (Etats Unis) en 1999. Longtemps associé avec la Finlande, Curtis a écrit plusieurs textes sur l’architecture finlandaise tels que ‘Concepts and Continuities : Finnish Architecture of the 1980's in Suomi Rakentaa 8 (Helsinki 1992) et ‘Modernism, Nature, Tradition: Aalto’s Mythical Landscapes’ in Alvar Aalto in Seven Buildings (Helsinki 1998) (traduit comme ‘Alvar Aalto : paysages mythiques’ dans L’Architecture d’aujourd’hui, Paris, Février 1998). En 2000 le Museé Finlandais de l’Architecture a organisé une exposition de ses dessins et peintures intitulée ‘Mielen Maisemia/Mental Landscapes’ et accompagnée par le livre Mental Landscapes (Helsinki 2000). Curtis réside dans le sud-ouest de la France depuis plusieurs années. |