Le motif évoqué par la direction du Livre était la sécurité, mise à mal par des problèmes d’infiltration. Aussitôt, un collectif, « Pour que vivent nos cités », a été fondé et une pétition internationale lancée afin de sauver le lieu et son projet pédagogique exemplaire. La mobilisation a été poussée jusqu’à l’occupation du bâtiment par le collectif qui a fini par avoir gain de cause et obtenir sa réouverture le 18 février. Ce que la presse n’a pas relevé, en revanche, c’est que la bibliothèque fut meublée dès l’origine par du mobilier d’Alvar Aalto et d’Artek, qui risque d’être vendu ou dispersé en cas de fermeture ou de réaffectation du lieu. Or, à part la Maison Carré à Bazoches-sur-Guyonne, ce mobilier est le seul ensemble cohérent d’Aalto en France. | Architecture ronde |  |
Le projet de ce lieu, destiné à apporter la lecture aux enfants de milieux défavorisés, est dû à l’association La Joie par les livres, fondée en 1963 par Anne Gruner-Schlumberger. La réalisation a été confiée aux architectes de l’Atelier de Montrouge : Gérard Thurnauer, Jean Renaudie, Jean-Louis Véret et Pierre Riboulet, qui élaborent les plans et l’aménagement en concertation étroite avec le maître d’ouvrage. Anne Gruner-Schlumberger agit en tant que mécène et finance entièrement le projet. Après que plusieurs communes de la banlieue parisienne aient décliné l’offre d’accueillir la bibliothèque, la ville de Clamart l’accepte et offre le terrain de construction qui se trouve au milieu de la Cité de la Plaine, édifiée entre 1948 et 1952 et où vivent à l’époque près de 6000 enfants. La bibliothèque est inaugurée en septembre 1965.
La construction est faite de juxtapositions de volumes cylindriques de différentes hauteurs coiffés de terrasses revêtues de galets, le tout s’inscrivant dans un jardin circulaire traité à des niveaux différenciés. Le bâtiment tranche avec les lignes rectangulaires de la cité environnante, ses formes sont attrayantes et ses dimensions adaptées aux enfants. Chaque cylindre répond à une fonction : hall, accueil, salle de prêt, salle de lecture des petits, salle de lecture des grands, salle du conte, escalier, sanitaires. Le jardin, créé par Emile Prévosteau, est accessible depuis les salles de lecture et offre des niches de lecture aux enfants, prolongeant ainsi les espaces intérieurs de façon visuelle et physique. Les bureaux se trouvent au niveau inférieur et jouissent également d’ouvertures sur le jardin. | Intérieur couleur miel |  |
L’aménagement intérieur de la bibliothèque est conçu en vue de la rendre à la fois chaleureuse et claire. Le champignon en béton brut de l’entrée trouve écho dans des banquettes dans la salle de prêt, puis laisse la place à des murs et à des plafonds blancs, ainsi qu’à du bois rouge – du pin d’Oregon – pour les portes, les fenêtres, les rayonnages et autre mobilier fixe, tels que des casiers ou des banquettes, de même que sur des murs ou des plafonds entiers.
Ainsi le plafond de la salle des petits est une véritable pièce de marqueterie. Le sol de l’entrée et des zones de circulation est en terre cuite, ailleurs il est recouvert de dalles de liège. Selon Gérard Thurnauer, l’architecte responsable du projet, les couleurs de l’intérieur sont celles du miel : miel d’abeille pour le sol, miel de châtaigniers pour les murs (1). Les éléments fixes ont été dessinés par les architectes, y compris le comptoir de prêt, fait de formica blanc et rythmé par des lattes en pin qui font écho à celles du plafond de l’escalier principal, d’une manière qui n’est pas sans rappeler celle d’Alvar Aalto.
L’éclairage naturel est assuré par des fenêtres à différentes hauteurs, par des portes-fenêtres et des lucarnes percées dans le plafond ; l’éclairage artificiel par des plafonniers incrustés et des luminaires suspendus. Il en résulte une atmosphère douce et agréable, propice à l’apaisement et à la concentration. Du haut plafond, au-dessus de la salle du conte, est suspendue une grande boule en papier japonais d’Isamu Nogushi. À l’origine, quatre luminaires « Grenade à main » d’Alvar Aalto de couleur foncée étaient accrochés au-dessus du comptoir de prêt, ils ont été mal remplacés par d’autres lampes cylindriques. Il en est de même pour les lustres de la salle de prêt qui étaient faits de lamelles montées en cône. Des spots ont été ajoutés ultérieurement afin de compléter ce dispositif.
L’attention portée aux besoins des enfants est visible à travers nombreux détails, notamment dans la hauteur variable des casiers dans le hall d’entrée, ainsi que dans celle des lavabos des sanitaires, car la bibliothèque est destinée à des enfants de 4 à 14 ans. À l’origine, la salle du conte était munie d’une cheminée, supprimée rapidement pour des raisons de sécurité. Cependant, les chenets de cheminée, réalisés par le sculpteur Raymond Delamarre, existent toujours, reprenant comme motif des cercles de tailles diverses, à l’image du bâtiment. Pour recouvrir les banquettes des salles, Anne Gruner-Schlumberger a choisi elle-même les textiles, lesquels, d’après Gérard Thurnauer, étaient proches de ce qui se faisait alors chez Marimekko. | Mobilier international |  |
Dès le départ, les architectes et le maître d’ouvrage se sont entendus pour meubler l’édifice par ce qui se faisait de meilleur dans le design international. La salle du conte était garnie avec des chaises de Harry Bertoia en fil d’acier peint en blanc, les bureaux des bibliothécaires entre autres avec des chaises Série 7 d’Arne Jacobsen, recouvertes de cuir et montées sur roulettes. Les premières ont été commandées auprès de Knoll, les secondes chez Steph Simon, la boutique parisienne de mobilier moderne du Boulevard Saint Germain.
La plus grande partie des meubles de lecture sont dus à Alvar Aalto. Il s’agit de deux types de tables, rondes et rectangulaires, et trois types de sièges, Artek n° 65, 68 et le tabouret (n° 60) à trois ou quatre pieds. D’après Gérard Thurnauer, ce mobilier a été choisi car particulièrement bien adapté à la fonction et au lieu. Les tabourets et les tables rondes font écho aux formes architecturales, créant une « harmonie dans la courbe », où le bouleau clair et les couleurs vives égayent les couleurs miel des murs et du sol. Dans les bureaux se trouvaient également des fauteuils d’Aalto n° 45, garnis de cuir noir ou de rotin. Ces meubles standard ont été commandés à Artek, par l’intermédiaire de la boutique Formes Finlandaises à Paris (2).
Certains éléments du mobilier ont été dessinés spécialement chez Artek, notamment un présentoir de livres combiné avec un tableau d’affichage. Posé sur une table rectangulaire dans la salle des prêts, ce meuble était bien utile dans la vie de la bibliothèque, nous a confié Geneviève Patte, la première directrice du lieu (3). Un pupitre de lecture a également été conçu afin de consulter de grands ouvrages dans la salle des petits (4). Ces meubles furent commandés à Artek par Formes Finlandaises. En revanche, les bacs à livres rectangulaires en bouleau ont été fabriqués en France, puis montés sur des pieds courbes d’Aalto. Plusieurs chaises en bouleau à l’assise et au dossier recouverts de cuir noir, destinées aux adultes, semblent avoir été dessinées en Finlande, mais il ne nous a pas été possible de savoir par qui (5).
Geneviève Patte rappelle, au sujet du mobilier d’Aalto, qu’une grande partie du travail de l’architecte finlandais concernait des bibliothèques. Selon elle, ses meubles conviennent particulièrement bien à ce type de lieu : « ils sont solides sans être lourds, colorés sans être excessifs ». Toujours est-il que les chaises et les tables de la bibliothèque ronde ont bien traversé ces quarante années d’usage – pas toujours tendre – et ont gagné une jolie « patine », tandis que les chaises métalliques de Bertoia se sont dessoudées et ont du être enlevées. | Réception et situation actuelle |  |
À son inauguration, la Bibliothèque pour enfants de Clamart a attiré l’attention internationale en raison de sa qualité architecturale et pédagogique. Une presse abondante en a fait état et depuis que Marcel Breuer a visité le chantier de construction, l’établissement a reçu d’innombrables visites d’architectes, de sociologues et d’étudiants en tout genre. Les enfants, eux, l’ont adopté tout de suite, en faisant leur seconde maison, leur univers. Dans un documentaire consacré à la bibliothèque en 2003, une des jeunes utilisatrices la qualifie de « très très ronde », ce qui pour elle vaut apparemment tous les compliments du monde (6).
Inscrit à l’Inventaire supplémentaire des Monuments Historiques en 1993, le bâtiment connaît, depuis quelque temps, des problèmes dus à l’infiltration d’eau par les toits-terrasses qui affecte le circuit d’électricité. L’édifice devrait donc être fermé pour travaux un certain temps. Ce pourrait également être l’occasion de restaurer le bâtiment dans son ensemble et de réparer certaines erreurs d’entretien effectuées dans le passé, par exemple le remplacement de la porte d’entrée et de la fenêtre de l’escalier par des portants en aluminium, ou l’accrochage de rails droits aux plafonds ronds. Le mobilier et les luminaires d’origine qui ont été enlevés pourraient être réparés ou remplacés par des rééditions. Certains disent que lorsque le lieu réouvrira, il sera probablement affecté à d’autres usages. Quoi qu’il en soit, il serait souhaitable qu’il continue à accueillir des livres et des enfants pour les lire « dans la joie », assis sur des tabourets en bouleau finlandais dans un environnement fait entièrement à leur mesure.
Adresse : Cité de la Plaine rue de Champagne 92140 Clamart
Notes Je tiens à remercier vivement Gérard Thurnauer, Geneviève Patte, Catherine Touvenin et Catherine Blain pour les informations et les conseils qu’ils m’ont généreusement offerts, ainsi que Claudine Hervouet pour son accueil à la Bibliothèque à Clamart.
1. Entretien avec l’auteur, à Paris, le 16 mars 2006. 2. Fondée en 1960 par les sociétés Ahlström, Artek, Fiskars, Hackman, Airam et Tampella, Formes Finlandaises fut d’abord localisée rue Royale, puis place de la Madeleine jusqu’à sa fermeture en 1969. 3. Également directrice de La Joie par les livres, Geneviève Patte est restée 37 ans à Clamart, où se trouvait son bureau, car, pour elle, le bâtiment constituait le centre de gravité de l’association. Entretien avec l’auteur, le 24 mars 2006. 4. Voir dessins datés du 15.2.1965 et 31.3.1965, Archives Artek, Jyväskylä. Ces pièces ne sont plus sur place, mais il semblerait qu’elles existent toujours, dans un dépôt de la ville de Clamart. 5. Voir dessin dans les archives de La Joie par les livres, annoté en français et en finnois. 6. “La Bibliothèque de Clamart” de Patrick Ladoucette, court-métrage de la série “Le patrimoine architectural du XXe siècle”, prod. TransEuropFilm, Paris.
Bibliographie - Bibliothèque La joie par les livres, plaquette réalisée par Miléna Chessa, éditée par docomomo France. - Espace à lire. La bibliothèque pour enfants de Clamart, textes par G. Thurnauer, G. Patte et C. Blain, Gallimard, Paris, 2006. - « Bibliothèque pour enfants à Clamart (France) », L’Architecture d’Aujourd’hui, n°129, décembre 1966-janvier 1967, p. 30-32. - Schlumberger, Evelyne, « Réservé aux moins de 14 ans », Connaissance des arts, n°178, décembre 1966, p. 124-127.
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