La conférence explore deux maisons d’exception d’Alvar Aalto (1898-1976), l’une très publiée et aisément visitable (la villa Mairea en Finlande ; 1938-1939), l’autre devenue progressivement inaccessible et dont la place dans les monographies d’Aalto se réduit (la maison Carré en France ;1956-1959, puis 1962). Le parallèle entre ces deux maisons est frappant :
- Les commanditaires. Maire Ahlstöm épouse d’Harry Gullichsen est galeriste, comme Louis Carré ; tous les deux sont en outre férus d’architecture ; - Le processus de commande qui voit intervenir un médiateur cultivé mettant en relation architecte et client ; - Le programme, qui conjugue lieu de vie, de réception, de travail et d’accrochage de tableaux, en laissant carte blanche à l’architecte.
Ce dernier est en revanche à deux moments très différents de sa carrière. En 1938, il est à une période charnière de son œuvre où son esthétique bascule et rompt avec la modernité blanche qui va dominer le monde, ce dont témoigne d’ailleurs l’exceptionnel travail de quête de ce projet, avec les neufs états identifiés par Göran Schildt. Au milieu des années 50, Aalto a trouvé une écriture propre, est reconnu, et sa carrière explose depuis la fin des années 40 (période de reconstruction de la Finlande où les bâtiments remarquables et les aménagements urbains se succèdent, au point que l’agence doit déménager pour accompagner cette expansion…).
L’analyse architecturale de la villa Mairea est trop longue pour figurer dans un texte qui s’inscrit dans des enjeux de patrimoine plus spécifiques à la France. Rapellons cependant que cette maison illustre de façon exceptionnelle les trois matrices génératives qui situent l’apport d’Aalto au Mouvement moderne :
- elle s’inscrit dans un respect des usages qui n’obère en rien les qualités esthétiques (chaleur des matières que l’on touche, hauteur des fenêtres qui accompagnent la position assise, position spatiale de la cheminée qui transpose les dimensions symboliques de la tupa traditionnelle dans une maison de luxe, etc.) ; - elle joue de façon exceptionnelle des matières, tensions et collages (et constitue un exemple de ces complexités et contradictions relevées par Venturi et qui participent des spécificités d’Aalto dans le Mouvement moderne) ; - et elle constitue surtout un chef-d’œuvre des relations qui peuvent s’établir entre une architecture et son paysage (la gradation des sols, la recomposition des volumes bâtis selon les saisons, les emprunts d’éléments naturels par la maison, etc.)
Si la villa Mairea suscite tant d’interprétations variées en dehors de la mienne (Curtis, Pallasmaa, Schildt, Weston, etc.) c’est qu’elle est certes un chef-d’œuvre, mais qu’elle est aussi visitable et publié. Les deux aspects s’étaient réciproquement, ce qui n’est pas le cas pour la maison Carré, qui certes passe pour la seconde maison d’Aalto en termes de luxe, mais dont personne ne peut plus faire l’expérience. Difficilement accessible depuis la mort de Louis Carré en 1977, elle ne l’est plus du tout depuis celle de sa veuve, Olga, en 2002. Tentons alors, en résonance avec la visite de la villa Mairea, quelques hypothèses à partir des images et des plans (sans échelle) disponibles.
À la fois unitaires et fragmentés, généreusement débordants et brutalement tranchés, les 25 mètres de pente douce du toit (un tour de force esthétique pour une maison) couvrent le bâtiment autant qu’ils accompagnent le flanc de colline avec lequel ils engagent le dialogue. Puis le volume pourtant important de l’édifice se fragmente comme les bosquets d’arbres alentour, l’abstraction blanche de la brique chaulée en hauteur fait place à de matériels appareillages de pierre de Chartres en soubassement de bâtiment puis en dallage de sol, et les emmarchements engazonnés géométrisent enfin d’imaginaires courbes de niveaux domestiquées. Tout cela permet à la maison de négocier son arrivée en douceur sur le site et nous offre une leçon de relations entre l’apport architectural et le paysage naturel. Les auvents débordants que referment parfois de légers écrans (que les plantes n’envahissent pas, différence avec la villa Mairea) ou que soutiennent des potelets sophistiqués construisent à leur tour d’autres transitions entre intérieur et extérieur (un thème très présent chez Aalto) et annoncent l’entrée. Tout cela montre la capacité de l’architecte à établir contradictions et complexités, et contraste avec la brutalité proclamée d’une modernité blanche qui se contente du « jeu savant, correct et magnifique des volumes assemblés sous la lumière » (Le Corbusier)
On entre sous une voûte haute qui recueille et diffuse une lumière venant du nord, puis qui s’abaisse et file jusqu’au salon qui s’ouvre en contrebas sur le paysage. On se glisse entre voûte et pente, les points de vue se multiplient au sein d’un espace qui dans le même temps les unifie (même le plafond y participe !), ce qui rappelle l’expérience du salon de 150 m2 la villa Mairea. La liberté d’Aalto à composer et à délier, au point de rendre les limites des édifices indéterminées et ambiguës se retrouve ici dans un procédé inédit : l’opacité à densité variable, puisque des panneaux translucides semblent doubler les fenêtres et réduire le paysage pourtant proche (à l’extérieur) à un ensemble flou de formes et de couleurs (vue de l’intérieur).
Toute la promenade architecturale dans cette maison semble multiplier les rencontres avec les détails d’Aalto : les dispositifs de captation-domestication de la lumière (une ouïe en façade ouest, pour éclairer un immense Lanskoy sombre, un capteur zénithal pour un tableau plus clair…), les commodités à la fois évidentes et effacées, les fenêtres surbaissées de la salle à manger ou celles qui font face aux bureaux pour ne pas perdre le paysage en s’asseyant, les poignées de porte naturellement gainées de cuir pour éviter le choc thermique du métal, les sources d’éclairage artificiel disposées afin éviter tout éblouissement désagréable, le dressing de Olga avec ses tiroirs de verre, la desserte que les boudins de céramique encadrent afin de protéger les murs des chocs.
Il est possible que la visite sur place révèle d’autres détails qui conjuguent attention à l’usage, cohérence plastique ou sensualité tactile. Il reste à souhaiter que cette visite et l’accès direct à un chef d’œuvre de cette « autre modernité » (selon l’expression de Colin St John Wilson) redeviendront possibles. Après que la France (qui l’a pourtant classé Monument historique en 1996) ait fait part de son inintérêt (serait-ce un non-patrimoine ?), la Finlande s’y attache, même s’il reste à compléter les partenaires susceptibles de porter des programmes qui rendent possible son fonctionnement.
L’auteur Rainier Hoddé, architecte DPLG et titulaire d’un DEA de sciences sociales EHESS/ENS est est maître-assistant à l’Ecole d’architecture de Paris-Malaquais et chercheur à l'Institut Parisien de Recherche : Architecture, Urbanistique, Société (IPRAUS : UMR CNRS 7543 et Ecole d’architecture de Paris-Belleville).
Quelques références bibliographiques pour approfondir • Fleig, Karl (ed.), Alvar Aalto 1, 1922-1962 , Zurich, Editions d’architecture Artemis, 1963 (en particulier les pages 236 et suivantes) • Hoddé, Rainier, Alvar Aalto, Paris, Hazan, 1998, 144 p. • Hoddé, Rainier, « Œuvre construite, œuvre décrite : Aalto, 34 000 mots pour 200 bâtiments », Lieux communs. Les cahiers du LAUA, Nantes, n° 6, 2002 : Lire et dire l’architecture, pp. 131-143. • Hoddé, Rainier, « Petites maisons en quête d’architecture », Architectures à vivre. Maisons, n° 10, hiver 2002/2003, pp. 125-127. • La Maison Louis Carré, Global Architecture, n°10, ADA Edita, Tokyo, 1971, p. 42-43. • Trencher, Michael, The Alvar Aalto Guide, Princeton Architectural Press, 1996 (en particulier la carte des bâtiments visibles en Europe, p. 236) • Villa Mairea, Noormarkku, Finnland, 1937-39, Global Architecture, n°67, ADA Edita, Tokyo, 1985 • Villa Mairea, Alvar Aalto Foundation - Mairea Foundation, Helsinki, 1998 • Alvar Aalto Houses, A+U Publishing, Tokyo, 1998 (en particulier pages 134 et suivantes)
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