Quand on parle de vin en Finlande, on cite toujours Juha Berglund. Francophile, Juha est le seul propriétaire finlandais d’un domaine en Bordeaux: Château Carsin. Y-a-t-il meilleur trait-d’union que le vin, entre France et Finlande?
Juha Berglund consacre une grande partie de son temps à faire connaître le vin en Finlande. Pas seulement le sien de Château Carsin mais tous les vins, Ancien et Nouveau Mondes réunis dans une même passion.
Pour la satisfaire il a ouvert très tôt, en 1987, sa boutique d’accessoires-vin, Decanter, à Helsinki. Il a lancé en 1988 l’unique magazine finlandais consacré au vin, Viini-lehti, et fait acquisition de Château Carsin, en 1990. Enfin il a sorti des livres sur le vin, le dernier en date étant Viinistä viiniin (D’un vin à l’autre), livre-guide destiné à l’amateur de vins finlandais.
Sans lui, la tradition finlandaise du schnaps à la Koskenkorva ou à la vodka au cours de repas accompagnés de bière perdurerait “ad vitam eternam”. Certes, Juha manie parfaitement le français mais il a ses opinions et perspectives fortes sur le vin: comment le faire, comment le boire et comment le faire évoluer. Nous l’avons rencontré à Helsinki, autour d’un verre de Château Carsin 1991, sa première vendange.
| Le Danemark à la rescousse |  |
“Carsin est ma maîtresse et c’est une maîtresse qui me coûte cher!”, plaisante Juha Berglund. Il le déclare d’emblée parce qu’aucun journaliste ne le questionne sur la réussite financière de Château Carsin. Un ami danois, Peter Vinding-Diers lui a dit un jour:
“Juha, tu sais comment on fait une petite fortune? Non! a répondu Juha, mais j’aimerais bien le savoir. Si tu peux m’expliquer…” Et Peter de préciser: “Alors, tu commences avec une grande fortune et tu achètes un vignoble!” Pourtant le Carsin se vend à Alko (le monopole finlandais de la vente de vins et alcools) par dizaine de milliers de bouteilles.
Le Domaine de Carsin se trouve sur le territoire de la commune de Rions, sur la rive droite de la Garonne, face à la célèbre commune de Sauternes, située sur la rive gauche. “A Carsin nous produisons maintenant 50% de vin rouge et 50% de blanc. Pour le blanc nous faisons un sauvignon blanc-gris, assemblé avec du sémillon et de la muscadelle”, explique Juha Berglund.
Tout a commencé en 1989-1990: “Au départ j’ai recherché une maison d’été en France pour moi et mes sœurs car nous ne tenions pas à habiter une maison en bois au bord de l'eau, comme on fait en Finlande. Jusque là je n’avais été qu’un snob qui ne connaissait rien au vin, pourtant j’étais conscient de cette lacune! Et je voulais réussir à faire mon vin”. Juha a alors rencontré Peter Vinding-Diers, libre, et disposé à l’aider: “Je peux faire le vin pour toi mais je ne peux pas le vendre!”, lui a-t-il avoué humblement, tout en continuant: “Actuellement tu possède un demi-hectare de vignes mais bientôt tu en voudras quarante!”. C’était un homme d’instinct, ce Danois. | Rencontre de deux mondes |  |
Pour réussir à faire du vin de qualité à Carsin, il fallait ne pas imiter les voisins et cette différenciation passait, pour Juha, par l’adoption radicale de méthodes australiennes, c’est-à-dire d’un savoir-faire venu du Nouveau Monde. Une petite révolution pour la région de Bordeaux. Dans le monde du vin actuel, on parle de Nouveau Monde quand on cite les pays producteurs d’Amérique: États-Unis, Argentine, Chili, plus l’Afrique du Sud, l’Australie et la Nouvelle-Zélande. La dénomination d’Ancien Monde concerne l’Europe avec l’Italie, l’Espagne, l’Allemagne, l’Autriche et la France, principalement.
Retour à Carsin. Pour se différencier Juha a donc décidé de faire du blanc, sur les recommandations de Peter Vinding-Diers, expert en vins blancs secs. “Au début des années 1990, beaucoup de notre vin blanc est parti pour l’Angleterre, pays où nous avons commencé à nous faire un nom.” Tout le matériel neuf acheté pour Carsin venait d’Australie, puisqu’à son arrivée Juha avait trouvé des lieux pratiquement désaffectés. Et grâce au mariage entre une technologie venue du Nouveau Monde et à la terre d’un vignoble historique, Carsin était déjà cité en 1759 dans les archives de Rions, Juha a eu la possibilité de faire un blanc frais, “un blanc plus net, plus pur et plus fruité”, comme il le dit lui-même. | Le gardien de musée et la wine-maker |  |
Qui dit faire du vin comme dans le Nouveau Monde, dit s’octroyer toutes les libertés. Et en France il y a bien trop de règles, toutes plus contraignantes les unes que les autres, pour arriver à faire du vin. Par conséquent, les vins de Carsin ne sont pas considérés comme des vins français, en France:
“Aussi triste que cela paraisse, mon sentiment est que les Européens ont perdu la partie parce qu’ils n’ont pas su s’adapter à la nouvelle situation. Actuellement je les vois comme des gardiens de musée ordonnant aux autres de rester dans l’allée, de ne pas toucher aux tableaux, de ne pas s’asseoir ici ou là.” En revanche les wine-makers du Nouveau Monde ont le droit de tout faire et s’ils veulent mettre des copeaux dans leurs barriques, personne ne peut les en empêcher.
Et à la suite de Peter Vinding-Diers Juha a engagé pendant dix ans Mandy Jones, une wine-maker australienne: “Je lui ai donné carte blanche. Et là encore on innovait parce que dans la région de Bordeaux la tradition exige qu’on ait des propriétaires rémunérant des maîtres de chaix qui engagent des consultants extérieurs. Mais moi j’ai travaillé directement et seulement avec Mandy Jones.” C’était aussi une façon de ne pas mettre les pieds dans le redoutable musée des Européens… | Lune quand tu nous tiens |  |
Pourtant tout a une fin et un jour Juha a décidé de passer à autre chose: “J’ai un ami allemand qui parle de la cocalisation du vin. Et moi j’ai décidé d’arrêter de courir le monde avec mes cocas! J’ai changé.” Une attitude qui, curieusement, va dans le même sens que les idées de Jonathan Nossiter exprimées dans son long film-documentaire sur le vin Mondovino. Juha continue:
“Je me suis intéressé de plus en plus à l’authenticité du vin, à son originalité. Car même si le vin a quelques petites fautes, je trouve maintenant que ce n’est pas important du moment qu’il reste authentique”, martèle Juha. À partir de là, Juha est passé aux accords mets-vins avant d’aller vers le biodynamisme:
“Maintenant je pense que le vin tout seul c’est… incomplet. Honnêtement le vin est fait pour la table. C’est une boisson qui doit aller avec les plats.” Et Juha explique que si l’on prend un vin tannique comme le Bordeaux, il aura besoin d’une viande pour fixer ses tanins: “Le tanin a deux choix: soit il attrape la viande que tu manges, soit il attrape ta viande à toi!”.
Dans sa recherche de l’authenticité, Juha a décidé de faire passer ses vignes au biodynamisme à partir des vendanges 2009 et de changer toute sa viticulture: “Nous arrêtons les herbicides, les pesticides et tout le reste. Ça va nous donner plus de travail manuel par pied de vigne mais, de cette façon, je vais gagner en authenticité. Pour ce faire, Juha veut appliquer les principes de Rudolph Steiner dans sa fabrication du vin. Il s’agit aussi de tenir compte des lunaisons: “Je me souviens d’un voisin sage qui m’a dit, dès notre arrivée à Carsin:
“M. Berglund, vous avez un potager et vous savez bien que les plantes qui montent, comme les fraises, les petits pois, les tomates, vous les plantez quand la lune monte. Et les plantes qui descendent, les carottes, les betteraves, les pommes de terre, vous les plantez quand la lune descend. Très franchement, à l’époque je ne l’ai pas vraiment pris au sérieux. Maintenant oui!.” Et l’Océan Atlantique baigne la région de Bordeaux et la lune agit sur les marées. De même plantes et vigne subissent l’influence lunaire. | De Vivaldi à Chostakovitch |  |
Quand il en vient à la situation du vin en Finlande, Juha se durcit: “Nous avons encore bien trop de restrictions. L’esprit pour le vin manque de liberté en Finlande: Alko (voir plus haut) a des choses bien mais, politiquement, je suis un entrepreneur et pas vraiment un supporter du monopole, surtout d’un monopole comme celui-là! Il dure depuis 1932 et semble n’avoir existé que pour collecter des taxes! Et contrairement à ce qu’ils affirment ce n’est pas pour protéger les citoyens finlandais de l’alcoolisme ou pour des raisons sociales ou sanitaires.”
Juha croit que quand les Finlandais en auront assez de boire des vins à 8 euros, qui se ressemblent tous, ils boiront autre chose. Il commente: “J’ai rencontré à Bordeaux en 1995 le propriétaire du château Palmer, un grand cru classé et lui ai demandé pourquoi il pensait que les vins de Bordeaux-Médoc étaient les plus intéressants dans le monde entier?” Il revenait d’une tournée en Californie, Australie, etc… Le Chili n’était pas encore très important à l’époque. Alors pourquoi le Médoc? Il m’a répondu: “ C’est parce que nous avons une sorte de caractère qu’on ne peut pas copier. C’est un processus intellectuel. C’est la même chose avec la musique: il y a une vraie analogie: on commence avec Les Quatre Saisons de Vivaldi et, après quelques temps, on écoute la 8ème symphonie de Chostakovitch. C’est un peu plus loin que les Quatre Saisons. Il s’agit d’un processus intellectuel.” | Partager |  |
Juha trouve que les Finlandais surestiment le vin, ou l’idée du vin: “Je me bats pour contrer cette attitude. Je suis curieux du vin. J’essaye de trouver des choses, de marier les plats avec le vin. Par cépage? Par région? Pour ça j’ai commencé à vendre des tire-bouchons, puis à organiser des foires aux vins en Finlande, seuls endroits où tu peux tester des vins sur place. On a le magazine, les livres, on a le site internet et chaque semaine on organise un nombre incalculable de cours sur le vin, moi-même ou un de mes associés. Ça veut dire que tout ce que je prends j’essaye de le redonner, de le partager. Et à cause de ça je pense que je suis un peu comme un pasteur, un missionnaire. La seule chose qui me manque maintenant c’est un restaurant à Helsinki.” Faits et chiffres Château Carsin |  |
Site Internet = www.carsin.com
Types de vins: blanc sec, rouge (merlot), rosé, blanc doux.
Production = 120.000 litres / an, au total. . 65.000 bouteilles de rouge . 65.000 bouteilles de blanc sec . 25.000 bouteilles de rosé . 5.000 bouteilles de blanc doux
Appellation: Premières côtes de Bordeaux
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