KiVa est un jeu de mots: KiVa se décompose ainsi Ki et Va. La traduction directe en est “Kiusamisen Vastainen”. Mais KiVa se lit aussi, en un seul mot, comme “chouette”, “sympa”.
En finnois la connotation sonne de façon très engageante. Petit retour en arrière: deux tragédies ont frappé l’école finlandaise en moins d’un an: Jokela, en novembre 2007 et Kauhajoki en septembre 2008. Aussi bien à Jokela qu’à Kauhajoki un élève isolé a tiré sur des camarades et des enseignants pour finir par se donner la mort. Toutes les recherches ont montré que les deux auteurs de ces tragédies avaient été, l’un comme l’autre, victimes de harcèlement répété dans leurs établissements respectifs.
Pour la Finlande qui s’ennorgueillit d’être placé régulièrement dans le peloton de tête des tests PISA pour les performances scolaires de ses 15-16 ans, les drames de Jokela et Kauhajoki dévoilaient une face cachée de l’Éducation Nationale jusqu’ici ignorée. Dans ce contexte, la lutte anti-harcèlement à l’école s’est pratiquement transformée en une cause nationale de tout premier plan au pays du Soleil de Minuit. Car la gravité, le choc, des fusillades mortelles de Jokela et Kauhajoki - plus de vingt victimes au total - a déclenché une vague de questionnements dans tout le pays et un traumatisme national qui mettra certainement pas mal de temps à être surmonté.
Très vite, les autorités se sont rendu compte qu’il n’était plus possible de se voiler la face sur la réalité du harcèlement à l’école et de son impact sur de jeunes Finlandais, souvent peu sûrs d’eux-mêmes. Intimider, tourmenter, bizuter, brimer, les appellations sont multiples, en français, pour désigner ce que les Finlandais appellent “kiusaaminen”, en un seul mot. Nous avons choisi “harceler” et “harcèlement”. | Que les “passifs” deviennent “soutiens” |  |
“En Finlande, harceler un autre élève consiste souvent à l’exclure du groupe, à le tenir à l’écart et à l’ignorer. Curieusement c’est le même phénomène dans les Pays nordiques et baltes: le groupe majoritaire contre l’individu esseulé”, explique Christina Salmivalli.
Ce docteur en psychologie travaille depuis 1996 sur la problématique du “harcèlement à l’école”. La totalité de son approche repose sur les travaux de chercheurs anglo-saxons (voir aussi le site canadien en anglais et en français www.prevenet.ca). Christina Salmivalli s’est particulièrement intéressée aux classes d’âge allant de 7 à 16 ans, couvrant les neuf premières années de scolarité en Finlande, équivalent pour la France de l’école primaire suivie du collège. C’est durant cette période que le harcèlement est le plus fréquent et son impact le plus fort chez les victimes.
“Typiquement une classe de 20 élèves peut comprendre deux meneurs actifs assistés de deux exécutants. Viennent ensuite quatre sympathisants de ce petit groupe, puis six élèves passifs, silencieux, mais approuvant le harcèlement. En face on aura deux victimes harcelées n’ayant que quatre sympathisants pour les soutenir”, énonce Christina Salmivalli. Elle précise que s’il faut sans hésiter agir de front sur les meneurs, il est très important de chercher également à changer l’attitude des “passifs”:
“Nos recherches prouvent que les victimes ont avant tout besoin du soutien de leurs camarades, de ceux qui paraissent indifférents à leur situation”, précise Christina Salmivalli. Pour former les enseignants finlandais à KiVa, cette nouvelle pédagogie de lutte contre brimades et intimidation à l’école, elle dispose d’une équipe de 20 personnes, sans compter les graphistes informaticiens qui ont conçu les jeux vidéo faisant partie du programme. | KiVa en école primaire |  |
Dans un établissement scolaire le programme KiVa débute toujours par un questionnaire que chaque enfant doit remplir sur une page-internet spéciale, à laquelle lui seul a accès par mot de passe. A l’aide de ce questionnaire, l’enfant donnera les informations les plus précises possibles sur l’atmosphère de sa classe, sur les camarades avec lesquels il a de bons rapports, sur les notions de respect mutuel et les codes et rituels de communication.
“Nous avons commencé, en 2007, avec 117 établissements pilotes pour en arriver à une sélection de 1400 établissements participants au programme KiVa à la rentrée prochaine. En fait nous avons reçu 1800 demandes mais, faute de moyens, nous avons dû en rejeter 400.” Pour situer au mieux l’intérêt pour KiVa, un établissement scolaire sur deux intégrera le programme puisqu’il y a presque 2900 établissements en Finlande.
Christina Salmivalli revient sur le déroulement de KiVa: “Il y a un an, en mai-juin 2008, notre équipe a formé des enseignants dans tout le pays. Car en plus de l’application de KiVa, proprement dit, chaque établissement doit disposer d’un groupe spécial suivant de près le comportement des élèves et, ce, au jour le jour. Cette équipe sera toujours composée du chef d’établissement assisté de quelques enseignants.”
Quant au programme KiVa, en soi, il consiste en 20 heures de séances spéciales dispensées au cours d’une année scolaire (10 fois une double heure de 45’, 45’ étant l’unité de base d’enseignement en Finlande). Au stade de l’école primaire, quatre phases devront être abordées: une première discussion collective en phase 1, des travaux de groupe en phase 2, des séances de vidéo montrant des exemples de harcèlement en phase 3, des exercices de jeux de rôles en phase 4. En fin d’année, chaque classe se fixe délibérément un règlement interne propre, que chaque élève doit signer. | KiVa au collège |  |
Dans une classe de collège, par exemple une 7ème, correspondant en Finlande à la Cinquième française, apparaissent quatre nouveaux thèmes: dans la phase 1, il s’agit d’abord de sensibiliser la classe entière à l’idée de la dangerosité d’intimider les autres, puis, en phase 2, d’arriver à générer de la compréhension pour les victimes, la phase 3 consistant à trouver ensemble des stratégies permettant aux enfants de soutenir leurs camarades brimés, leur permettant de prendre fait et cause pour eux.
Enfin la phase 4 doit permettre l’amélioration des capacités d’auto-défense des élèves en proie à ces brimades. “Nous avons davantage axé KiVa sur des efforts pratiques plutôt que sur de grands discours philosophico théoriques creux”, commente Christina Salmivalli. De fait, le guide distribué aux enseignants indique exactement ce qu’il faut concrètement effectuer dans chaque cas de figure. Par exemple, selon le caractère et les habitudes des enseignants KiVa développe deux lignes: l’une plus autoritaire, l’autre insistant sur une inquiétude partagée, une empathie envers la victime:
“Certains enseignants naturellement autoritaires préféreront sèchement ordonner au meneur de cesser de tourmenter sa victime. D’autres enseignants choisiront une ligne plus douce consistant à discuter, plus obliquement, de la victime avec le bourreau, le mettant en situation de partager leur désarroi et de proposer des solutions susceptibles d’améliorer la condition de la dite-victime. A la fin de cette année scolaire 2008-2009 nous dépouillerons les résultats de nos tests et sauront laquelle de ces deux démarches est la plus efficace”, précise Christina Salmivalli. | Particularités |  |
Si les garçons sont plus directs et physiques, Christina confirme que l’intimidation est loin d’être absente des classes de filles. Simplement elle se déroule de façon moins visible: “Les filles ont tendance à brimer l’autre indirectement. Les fausses rumeurs, la calomnie, conduisant à rejeter socialement une fille-membre du groupe sont extrêmement répandus.
Dans ces cas-là il s’agit de manipuler les autres élèves afin qu’elles aient une opinion négative de la victime. Donner des surnoms rabaissant à l’autre, l’insulter devant le groupe est aussi une pratique très fréquente en Finlande. Ces rumeurs sont même propagées au moyen des textos des téléphones portables” En revanche, Christina révèle qu’il existe très peu de cas de brimades entre filles et garçons, comme si les pratiques d’intimidation restaient spécifiques à chacun des deux sexes.
Quelques anecdotes sur les impacts positifs de KiVa: à la fin d’une séance de KiVa, une petite fille a proclamé: “C’était la plus intéressante leçon de finnois qu’on a jamais eue!”. Dans une autre école, alors que la moitié des élèves d’une classe auraient dû rentrer chez eux, ils ont demandé à rester, la dernière leçon étant une heure de KiVa. Enfin, un grand nombre d’enseignants rapportent que les élèves leur demandent quand sera la prochaine heure de KiVa. Le jeu-vidéo sur ordinateur rencontre aussi un tel succès que certains élèves ont proposé qu’une séance supplémentaire de ce jeu-vidéo soit accordé comme récompense.
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