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Interview de Paasilinna

Culture > Littérature
04-12-09
Auteur : Nicolas Benard
Les Dix Femmes de l’industriel Rauno Rämekorpi – Arto Paasilinna
Un bon cru 2009. Photo: Patrick Bertrand

A chaque fois, on l’attend au tournant. Avec un peu d’appréhension – les romans d’Arto Paasilinna sont loin d’être tous inoubliables –, mais surtout l’assurance de plonger dans un univers aussi loufoque qu’empreint d’humanité.

Les Dix Femmes de l’industriel Rauno Rämekorpi remplit ce cahier des charges, avec le brin d’enthousiasme qui manquait aux deux précédents crus. Paasilinna réussit à se renouveler, et l’on ne peut que s’en féliciter.

Qui sont ces Dix Femmes ? D’abord, Annikki, tendre et légitime épouse de notre héros un brin gaulois (un comble pour un Finlandais !) Les autres : différentes relations que l’industriel fut amené à rencontrer tout au long d’une carrière aussi riche que, semble-t-il, licencieuse.

Tarja, Eila, Tuula, Sonja, Eveliina, Saara, Kirsti, Irja et Ulla-Maija ont un point commun : elles vont toutes succomber, en l’espace de quelques heures, au charme apparemment irrésistible de Rauno. Il faut dire que c’est son anniversaire, et qu’il est difficile de contrarier un vieil homme respectable (et fortuné), surtout lorsque celui-ci frappe à votre porte chargé de splendides bouquets de fleur, de plusieurs bouteilles d’un Champagne de renommée et de divers mets alléchants. Le sexagénaire répond fièrement, et sans décevoir, aux exigences de ces Dames, tout en dissertant sur les choses de la vie.

Dans ces moments-là, Paasilinna est au sommet de son art. Il faut lire les raisons qui poussent Rämekorpi à ne pas vendre ses cabines aux navires prison russes ou aux couloirs de la mort américains. Ou encore cette réflexion pour le moins sibylline :

« Nous vieillissons tous un jour, sauf à mourir avant ». Et que dire de cette description d’un suicide pour le moins original : « Elle [Irja, l’une des Dix, ndr.] raconta que son premier mari, bien que beau et intelligent, était fou, à sa manière, comme tous les hommes, et avait fini par se suicider. Il avait sauté du balcon de leur domicile du cinquième étage, à Jyväskylä, et s’était tiré une balle dans la bouche pendant son vol plané. »

Paasilinna pratique le politiquement incorrect, défend l’immoralité la plus immorale, avant de louer sans mesure l’homme vertueux ! On savait le romancier attaché aux valeurs de gauche. Cette fois, on découvre un penseur libre qui dénonce les travers du capitalisme, avant de saluer l’esprit d’entreprise et de conquête de nouveaux marchés ; qui pourfend le totalitarisme soviétique, pour ensuite excuser ceux parmi les Staliniens qui n’ont pas de sang sur les mains. Bref, Paasilinna se joue de lui, et se joue de nous.

On retient néanmoins un anticléricalisme et un antiféminisme affichés. L’homme n’apprécie pas les « chiennes de garde » et les combats de ces suffragettes qui ont, d’après son héros, mené l’homme à sa perte. Mais la défense de valeurs (l’accomplissement par le travail, la réussite individuelle), la revendication patriotique (la ténacité finlandaise) ainsi que la critique acerbe de la bourgeoisie finlandaise restent ses thèmes préférés.

Interview

PouPhoto: ©Veikko Somerpuro
Pour en savoir un peu plus sur le travail de Paasilinna, nous lui avons soumis quelques questions. Ses réponse sont aussi explicites qu’expéditives...

Les femmes n’ont jamais eu autant d’importance que dans Les Dix Femmes de l’industriel Rämekorpi, même si le personnage principal est un homme. Comment avez-vous réussi à créer des personnalités féminines si différentes ?

C’est très facile : les femmes sont fortes et imbattables !

On perçoit une forme d’antiféminisme dans votre roman. Quelle vision avez-vous de ce phénomène social, sexuel et politique en Finlande ?

Le féminisme, au sens propre du terme, ne me plaît pas beaucoup. Néanmoins, je ne crois pas qu’il y ait de véritable mouvement de ce genre actuellement en Finlande. Quoi qu’il en soit, j’aime les femmes. Point.

On devine aussi une pointe d’anticléricalisme...

Je n’ai rien contre la religion, mais je me méfie des institutions religieuses.

Il me semble que c’est la première fois que vous vous exprimez au sujet d’autres pays que la Finlande, d’autres religions. Est-ce dû à un changement de la société finlandaise ?

Non, je ne crois pas.

Une valeur que vous défendez est celle du  travail et de la réussite individuelle, même sans diplôme. Pensez-vous que les études sont inutiles ?

L’intelligence est une chose, les diplômes une autre. Je me fiche totalement des diplômes.

Etes-vous aussi épicurien que vos personnages ?

Non, pas vraiment.

Combien de temps vous faut-il pour venir à bout d’un roman.

Normalement, un roman me prend environ un an.

Trouverez-vous un jour une source d’inspiration en dehors de la Finlande ?

Pourquoi pas, même si j’apprécie toujours autant d’écrire sur la Finlande et les Finlandais.

 

L’avis de la traductrice, Anne Colin du Terrail :

« J’ai été séduite par le côté ‘commedia dell’arte’ des Dix Femmes de l'industriel Rauno Rämekorpi, avec ses dialogues présentés comme des répliques de théâtre, ses petites phrases en forme de didascalies, son découpage mettant tour à tour en scène différents aspects de la condition féminine d’aujourd’hui. J’ai aussi été sensible à l’ambiguïté du personnage de Rauno Rämekorpi – anti-héros typiquement paasilinnéen –, dont les rodomontades laissent transparaître en filigrane une profonde détresse face à l’approche de la vieillesse et de la mort. »

Les Dix Femmes de l’industriel Rauno Rämekorpi (Kymmenen riivinrautaa), Denoël, 2009. Traduit du finnois par Anne Colin du Terrail.

Bibliographie (ouvrages disponibles aux éditions Denoël) :

Le Lièvre de Vatanen, 1989
Le Meunier hurlant, 1991
Le Fils du dieu de l’Orage, 1993
La Forêt des renards pendus, 1994
Prisonniers du Paradis, 1996
La Cavale du géomètre, 1998
La Douce Empoisonneuse, 2001
Petits suicides entre amis, 2003
Un homme heureux, 2005
Le Bestial Serviteur du pasteur Huuskonen, 2007
Le Cantique de l’apocalypse joyeuse, 2008
Les Dix Femmes de l’industriel Rauno Rämekorpi, 2009

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