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Société > Education
05-09-08
Auteur : Nicolas Benard
Ce n’est un secret pour personne : la réforme du système éducatif français est loin d’être achevée.

Si le débat oppose à peu de choses près les mêmes protagonistes - d’un côté, les partisans d’une réorganisation drastique, de l’autre, les défenseurs d’un investissement massif de l’Etat - les deux bords cherchent, pour étayer leur thèse, des arguments du côté de l’étranger.

Depuis quelques mois, la Finlande est devenue le centre d’intérêt des politiques, soucieux de chercher des réponses aux problèmes que leurs prédécesseurs ne sont jamais vraiment parvenus à résoudre.

Résultats exceptionnels, trust des premières places des classements internationaux, emplois du temps équilibrés, respect de l’élève en tant qu’individu : l’image que l’on donne du système éducatif finlandais fait rêver. Est-elle le reflet de la réalité ? Surtout, le système de notre voisin européen peut-il être transposé en France, en tenant compte des différences non seulement économiques, mais culturelles et sociales ?

Pour aller au-delà des clichés, nous avons interrogé Paul Robert, agrégé de lettres classiques, et surtout auteur de La Finlande : un modèle éducatif pour la France ? Les secrets de la réussite (éditions ESF, 2008, 22€). Entretien animé avec un homme déterminé.

En France, on parle du système éducatif finlandais depuis seulement quelques mois. Pourtant, cela fait déjà plusieurs années que la Finlande arrive en tête des classements des enquêtes PISA établies par l’OCDE. Pourquoi la France a-t-elle tant tardé à se tourner vers la Baltique ? Les spécialistes de l’école française avaient-ils des doutes quant à la validité de ces études ?

Ce qui intéresse les concepteurs de PISA c’est la capacité des élèves à mobiliser leurs connaissances pour résoudre des problèmes de la vie réelle.

Ce pragmatisme est encore assez étranger à la France où l’on reste obnubilé par les programmes scolaires, sans vraiment s’intéresser à ce qu’il en reste quelques années plus tard… Il est de bon ton de considérer que l’école doit être déconnectée des réalités de ce monde et doit ouvrir les portes du monde des idées. Alors effectivement les évaluations PISA ont été longtemps considérées avec un certain mépris par nombre de spécialistes de l’éducation et du coup il en a peu été fait écho dans la presse jusqu’à la dernière session 2006, dont les résultats ont été publiés fin 2007.

Là, on a enfin semblé comprendre qu’il y avait le feu car les résultats de la France étaient en baisse sensible. Cela a créé un petit électrochoc et l’on s’est dit aussi qu’il vaudrait peut-être la peine de s’intéresser aux pays qui réussissaient le mieux, la Finlande tout particulièrement.   

Savez-vous si d’autres pays se sont intéressés à la Finlande, et si certains s’en sont servis comme modèle ? Avec quels résultats ? 

L’intérêt suscité par la Finlande a été mondial, et ce dès le premier cycle PISA 2000 dont les résultats ont été connus fin 2001. Les finlandais ont maintenant l’habitude de voir débarquer des cohortes de « pèlerins éducatifs » qui viennent chercher des solutions adaptables à leurs propres pays. Je sais que des pays comme l’Allemagne et la Pologne ont opéré de profondes réformes de leur système à la suite des premiers cycles PISA et que ces réformes ont commencé à porter leurs fruits, comme l’ont bien montré les résultats de PISA 2006. 

Pratiquement, quel a été votre modus operandi ? Comment avez-vous préparé cette étude ?  

J’ai bénéficié d’un séjour d’étude européen en 2006 au cours duquel j’ai visité de nombreux établissements, du jardin d’enfant à l’université. J’ai rencontré beaucoup de responsables éducatifs, de professeurs et d’élèves.

J’ai gardé contact avec certains d’entre eux, avec lesquels j’ai continué à échanger par mail. Et puis je me suis aussi beaucoup documenté. L’avantage avec la Finlande, dont la langue est fort hermétique, c’est qu’il y a une masse de documents pédagogiques traduits en anglais très accessibles sur de nombreux sites dont ceux du ministère de l’éducation. Et puis je suis aussi rentré en contact par mail avec des universitaires qui m’ont communiqué très aimablement certains de leurs travaux. 

Vous êtes vous-même principal dans un collège. Avant cette étude, aviez-vous déjà envisagé d’autres méthodes d’apprentissage ?  

Oui. Une idée qui m’est chère, et qui paraît évidente en Finlande, c’est que l’on devrait permettre à chaque élève d’apprendre à son rythme. En France on reste très accroché à la volonté de faire marcher tout le monde à la même vitesse. Du coup, ceux qui n’y arrivent pas on les fait redoubler. Mais cela ne fait souvent qu’aggraver leurs problèmes, car le redoublement est presque toujours un événement traumatisant pour les élèves.

La plupart ne font que s’enfoncer un peu plus. Alors j’ai imaginé une solution alternative au redoublement pour les élèves le plus en difficulté dans mon collège, qui leur permet d’être pris en charge différemment par des professeurs volontaires sans pour autant être mis dans une classe à part.

Ils ne suivent que quelques cours fondamentaux en petits groupes avec une pédagogie adaptée. Pour le reste, ils sont comme les autres dans des classes hétérogènes. Cela a trés bien marché pour deux tiers des élèves de ce dispositif qui a été reconnu l'an dernier comme expérimental. Malheureusement il n’y a que peu de professeurs de mon collège qui ont accepté de jouer vraiment le jeu et j'ai dû abandonner ce projet cette année, à grand regret.

Vous indiquez que le bilinguisme finnois/suédois aurait pu être un frein au succès du modèle scolaire finlandais. Le suédois, qui fut la langue principale pendant 600 ans, est profondément enraciné dans la culture finlandaise. La France, elle, repose historiquement sur une unité linguistique. Par ailleurs, les populations d’origine africaine venues en France ont apporté un bagage linguistique et culturel très éloigné du modèle français. Les situations entre les deux pays sont-elles finalement si comparables ? 

On met sans cesse en avant les avantages de la Finlande pour expliquer son succès. Mais le bilinguisme aurait pu constituer un handicap fort. Or il n’en est rien. Parce que les finlandais se sont attachés à mettre tout le monde dans les mêmes conditions de réussite. Le droit à bénéficier intégralement d’un enseignement dans sa langue maternelle, que ce soit le finlandais, le suédois mais aussi le same (langue des lapons), cela constitue un facteur d’équité tout à fait remarquable, dans un pays où cette situation linguistique aurait pu se révéler très défavorable pour les minorités.

En France l’unité linguistique s’est faite par la contrainte. Il était interdit de parler « patois » à la communale. Cela a conduit à la quasi-disparition de nombreuses langues que l’on s’attache maintenant, non sans mal et un peu artificiellement à faire revivre. Pour ce qui est des langues des allochtones, c’est une autre question. Mais je pense qu’il n’y a pas de véritable intégration qui soit possible en coupant les gens de leurs racines culturelles et linguistiques.

Là aussi la solution finlandaise, l’enseignement systématique de la langue maternelle pour les immigrés, devrait être étudiée de près. 

L’autorité parentale, souvent présentée comme déficiente dans l’hexagone, n’est-elle pas un obstacle à l’application du modèle finlandais ? 

La question de l’autorité parentale en Finlande est un sujet sur lequel je ne suis pas compétent. Je sais que la société finlandaise est soumise comme toutes les sociétés occidentales à des facteurs de déstructuration importants. Plus d’un couple marié sur deux divorce en Finlande. Je crois que c’est une proportion encore plus élevée que chez nous.

L’addiction aux jeux vidéo et à Internet y fait autant de ravages chez les jeunes qu’ici, si ce n’est plus. On en a eu une illustration déplorable avec le massacre de Jokela en novembre dernier. Mais je ne pousserai pas la comparaison plus loin. Je n’ai pas assez vécu en Finlande pour cela.

A quel âge doit-on envoyer les enfants à l’école ? 

La Finlande, sur ce point, a fait un choix contraire à ce qui est généralement considéré comme facteur de succès dans d’autres pays, dont la France, à savoir une scolarisation précoce. En Finlande l’école n’est obligatoire qu’à partir de 7 ans. Dans les faits, l’immense majorité des élèves suivent l’année « pré-primaire », qui sert de transition entre le jardin d’enfant et la première année de l’école fondamentale.

Les finlandais pensent qu’il faut laisser l’enfant à ses jeux assez longtemps. Cela ne me semble pas une mauvaise idée, d’autant que, on le sait, l’enfant peut apprendre beaucoup, sans douleur, par ce moyen. Ceci dit, si un enfant paraît prêt à entrer dans les apprentissages avant les autres, c’est possible. Il n’y a pas d’âge fixe en Finlande. C’est 7 ans pour la plupart, mais ce peut-être 6 ou 8… Cette souplesse me paraît très intéressante.

Quelles activités devraient être développées, encouragées ? A contrario, quels apprentissages pourraient être supprimés, ou rendus facultatifs ? On bataille toujours en France sur le contenu des programmes. On s’interroge en revanche assez peu sur cette question, pourtant fondamentale : qu’est-ce qui fait qu’un élève va avoir envie d’apprendre ? Quelles sont les conditions favorables à l’émergence de cette motivation essentielle ?

Au tournant de ce siècle, on s’était dit qu’il était important que les apprentissages aient du sens pour l’élève et que, pour ce, il fallait chercher à décloisonner les disciplines, à établir des ponts entre elles. Les Itinéraires de Découvertes et les Travaux Personnels encadrés ressortissaient de cette philosophie. On s’est malheureusement employé depuis à les marginaliser. C’est dommage car c’était une belle idée.

En Finlande il y a ce que l’on appelle les thèmes transversaux, qui sont regroupés dans 7 domaines définis nationalement, et les élèves ont la possibilité de choisir des cours optionnels très variés qui ne nous paraîtraient pas forcément avoir leur place à l’école comme le yoga ou la photo… Et au lycée, on le sait, tout est « à la carte », même si il y a bien sûr certains cours obligatoires. Mais les élèves composent leur « menu » de cours toutes les six semaines de façon très libre et cela est un excellent entraînement pour les études supérieures. 

On dit souvent que les classes sont surchargées, dès lors qu’elles comptent plus de 30 élèves. Est-ce la même situation en Finlande ? Surtout, est-ce réellement un frein au bon développement d’un élève ou d’une classe ? 
Au milieu des années 70, les professeurs finlandais qui n’étaient pas tous très chauds pour accueillir dans leurs classes des publics hétérogènes, du fait de la réforme de l’école fondamentale, ont obtenu en compensation une baisse sensible des effectifs dans les classes. Les municipalités, qui sont maintenant en charge de la distribution des moyens aux établissements, ne sont généralement pas revenues sur cet acquis.

Il n’y a pas de règles fixes mais 25 élèves par classe est un effectif considéré comme raisonnable jusqu’à la fin de l’école fondamentale (16 ans) et dans les faits on observe souvent des classes à 20 élèves. Ces effectifs assez faibles sont bien sûr un facteur qui favorise la prise en charge individualisée des élèves, d’autant qu’il y a souvent à côté du professeur responsable de la classe un assistant d’éducation ou un professeur spécialisé qui prennent en charge les élèves ayant besoin d’un soutien particulier, soit dans la classe même, soit en petits groupes en dehors de la classe. Ces dispositifs très souples contribuent certainement pour beaucoup à la réussite de la Finlande.

La différence entre la France et la Finlande, au-delà de tous les aspects que vous développez, ne réside-t-elle pas, finalement, dans une certaine vision de la place de l’enfant dans la société ?   

Dans la société, je ne sais pas, mais à l’école c’est sûr. Le fameux « élève au centre du système » du rapport annexé à la loi d’orientation de 1989, n’est plus là-bas depuis longtemps objet de controverse ou de polémique. C’est une évidence qui guide l’action de tous ! Ici, presque 20 ans après, il y a des gens qui voudraient faire croire que tous les maux de l’école viennent de là… 

L’inadaptation du modèle finlandais en France, affirmée par certains, serait le résultat d’un manque d’engagement des politiques, notamment dans le domaine financier… 

Je dirais surtout d’un manque de constance des politiques ! On a du mal en France à définir une ligne politique pour l’éducation et à s’y tenir. On se perd toujours en querelles stériles et épuisantes. On fait un pas en avant et deux en arrière. Du coup on recule…

En Finlande on a réussi à bâtir un consensus sur une question aussi importante que l’éducation et depuis 40 ans on s’y est tenu… On voit le résultat ! Ce n’est pas tant une affaire de moyens comme le répètent à l’envi ici les syndicats. La preuve : proportionnellement, la Finlande dépense plutôt moins pour l’éducation que la France. Ici la revendication du ‘toujours plus’ fait perdre de vue l’essentiel, la rénovation radicale des pratiques pédagogiques, à moins que ce ne soit un prétexte commode pour éviter de s’y coller… 

Vous expliquez que le système finlandais est largement décentralisé. Les municipalités, par exemple, jouissent de pouvoirs étendus… En France, est-il possible d’exiger des mairies, dont les budgets sont très différents selon les territoires, de co-financer les écoles ? 

Mais c’est déjà le cas, de même que les conseils généraux participent au financement des collèges et les conseils régionaux à celui des lycées. La différence essentielle c’est que l’Etat en France garde la prérogative sur les salaires de la plupart des personnels.

En Finlande, les municipalités financent tout, bâtiment, fonctionnement et salaires. Bien sûr elles reçoivent une subvention de l’Etat qui couvre la moitié des investissements et 57% du fonctionnement (salaires compris). Le processus de décentralisation a été jusqu’au bout. En France nous sommes restés au milieu du gué. On pense souvent ici que la décentralisation ne ferait qu’accroître les inégalités entre les territoires. Or la Finlande démontre l’inverse. La décentralisation permet de répondre beaucoup mieux aux besoins locaux et n’accroît en rien les inégalités.  

A vous lire, les cours dispensés en Finlande seraient plus ludiques, tandis que les petits Français passeraient la plupart de la scolarité à remplir des pages blanches. Avec les résultats que l’on connaît. La réalité est-elle si noire ? Par ailleurs, peut-on demander à nos enseignants d’accepter de tirer un trait sur plusieurs siècles d’un apprentissage du savoir très formel ? 

Bien sûr il y a des professeurs innovants, il y a des collèges expérimentaux où l’on fait d’excellentes choses… mais cela reste en France extrêmement marginal. La réalité c’est toujours, massivement, le cours magistral, plus ou moins dialogué, plus ou moins interactif, mais c’est toujours le professeur qui fait tout et les élèves qui écoutent … enfin de moins en moins…

Les professeurs ont de plus en plus de mal à imposer leur parole souveraine, mais ils n’ont pas appris à faire autrement. C’est, je crois, le nœud du problème : l’insuffisance criante de la formation pédagogique des professeurs en France. Et je crains que nous ne prenions pas le chemin d’une réelle amélioration dans ce domaine…  

Comment éradiquer le stress des élèves français, le « plus élevé au monde » (enquête PISA sur les mathématiques, 2003) ? 

Il faudrait absolument alléger la pression sur les notes et les contrôles. Les élèves devraient, avec l’aide du professeur, pouvoir s’auto évaluer, mesurer le degré d’atteinte de leur objectif d’apprentissage et du coup se concentrer sur leurs progrès et non pas être accablés sans cesse par le poids de leurs lacunes. 

Vous laissez entendre que l’école française n’encourage pas l’autonomie des élèves.  

C’est en effet je crois une réalité évidente, pour qui connaît le fonctionnement des établissements et des classes…  Les élèves n’ont que très peu voix au chapitre que ce soit pour leurs apprentissages ou pour la vie de l’école ou de la classe.  

En France, vous écrivez que les connaissances de l’élève ne sont pas suffisamment prises en considération. Finalement, en vous lisant, on a l’impression que l’élève est brimé, peu considéré, et que l’école, loin de l’émanciper, ne fait qu’écraser sa conscience individuelle, sa richesse personnelle et son caractère unique. 

C’est en effet ce que je pense. On devrait considérer l’élève dans sa globalité comme une personne en devenir et s’attacher à favoriser l’épanouissement de ses potentialités, plutôt que d’essayer de faire entrer tout le monde avec violence dans un moule unique. Mais si vous tenez ce discours en France, vous êtes voués aux gémonies par les adversaires acharnés du « pédagogisme » qui tiennent le haut du pavé en ce moment... En Finlande, ces conceptions font partie intégrante des textes de loi sur l’éducation…

Au final, comment aboutir à une réforme qui satisfasse l’ensemble du corps social : parents, élèves, professeurs ?
 
Au lieu de se concentrer toujours sur les programmes, et de les changer tous les trois ans on ferait mieux de se concentrer sur l’élève, ses besoins, ses modes d’apprentissage, et se demander quelles sont les conditions qui vont favoriser ses apprentissages. C’est cela l’essentiel non ? Tout le reste devrait en découler. Il faudrait bâtir d’abord un consensus là-dessus et puis s’y tenir !

 

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